Elle m’a initié à la caresse de la pierre, celle des églises et des monuments à la gloire du passé, celle des fortifications, celle des quais et des ruelles en escalier. Tendre, doré, le calcaire a laissé sur nos mains une fine pellicule diaphane – farine du temps qui s’érode. Elle m’a initié à la caresse de son corps, à l’oubli dans ses anfractuosités les plus secrètes. Douce, mate, sa peau m’a enivré, elle m’a dépeuplé des choses terrestres. Elle m’a fait boire du vin de Gozo et de Marsaxlokk dans les bars enténébrés du port. Elle m’a pris par la main dans les rues de Vittoriosa, elle s’est blottie contre moi sur la digue-promenade reliant Sliema à Saint Julian’s. Elle a tatoué son prénom au plus profond de mon âme : Anthea, femme du centre exact de la Méditerranée. Lire la suite


 

Dans cette pièce froide et à l’ameublement sommaire, perchée au quatrième étage d’une ancienne caserne réquisitionnée pour y loger les migrants, dans mon quartier général proche du centre de Bruxelles, je songe forcément à la guerre, la guerre en ses différents états. Celle qu’on dit civile, pleine de larmes et de sang, et de bombardements, dont je me suis tiré comme on choisit de fuguer, et puis une autre guerre qui ne m’effraie pas : ce long combat à mener contre moi-même, qu’il s’agit de liquider pour renaître en un autre.

Ainsi, dans ce qui pourrait passer pour une chambre d’étudiant et dont il est question de faire mon chez-moi à trente-six ans passés, afin de repartir du bon pied après m’être forgé une personnalité de rechange, j’en suis à contempler mon reflet dans le miroir, en surplomb de l’évier où faire mes ablutions. Lire la suite


 

C’est mon migrant. Il a la tête sur l’oreiller à côté du mien et me dévisage intensément de ses grands yeux ombrageux, farouches, un peu hostiles, et tellement excitants. Ses boucles en désordre, luisantes comme une fourrure, se répandent sur la percale empesée de la taie d’oreiller. Son corps brun et nu est sous le drap, pudiquement, à deux doigts du mien.

— Il faut, Madame, que je m’intègre, m’a-t-il suppliée tout à l’heure, d’une voix rauque et épuisée, en se laissant tomber sur mon lit. Veuillez, je vous prie, me secourir. Lire la suite


Il y a un gars, un Français, qui s’est prétendu le fils d’Hitler. Cela fait trente ans qu’il a rejoint dans le néant son présumé géniteur, mais moi, je viens de le découvrir. Je n’avais jamais entendu parler de ce Jean-Marie Loret avant de voir à la télé, tout à fait par hasard, un reportage qui lui était consacré.

J’ai été fasciné. Le visage de cet homme… Ses gestes, son expression. Ses intonations même. Les historiens et autres généticiens peuvent bien dire ce qu’ils veulent, je n’ai quant à moi aucun doute. J’ai aussitôt alerté les autres. Aucun d’entre eux n’avait vu le reportage, nul ne connaissait ce prétendu consanguin. Mais tous, ou presque, après avoir visionné le podcast de l’émission ou quelques extraits sur Youtube, sont arrivés à la même conclusion que moi. De toute évidence, cet homme avait raison. Nous nous sommes donc réunis afin d’évaluer l’impact de ce surprenant cousinage. Lire la suite


« Attraper un chat noir dans l’obscurité est la chose la plus difficile qui soit. Surtout s’il n’est pas là ». À l’inverse de tout ce que nous consommons (sauf les kiwis, bien sûr, qui viennent du sud de la France), les proverbes chinois ne peuvent pas porter le label « made in China ». Souvent. À peu près tous les peuples de la terre ont inventé des proverbes chinois qui ont l’air presque chinois. Je ne connais pas l’origine de celui-ci, mais admettons qu’il remonte à Lao-Tseu, prodigieusement disert depuis son décès, six siècles avant l’ère commune.

Il se fait que je suis l’heureux compagnon d’un chat noir – on ne dit pas « propriétaire », les amateurs de félins me comprendront. Félix, son nom. J’ai voulu vérifier la pertinence de la maxime susmentionnée, d’autant plus qu’en plein jour Félix s’entend comme pas deux pour fuir les effusions et les tentatives de l’attraper. Lire la suite


 

La silhouette, puissante et svelte, s’est faufilée à travers la haie qui sépare les deux propriétés, elle rampe en paracommando sur le gazon en pente, traverse les pas japonais qui mènent à une aire dallée, se redresse lentement, prudemment, en s’abritant derrière le mur de la villa.

À l’intérieur, un jeune homme d’une vingtaine d’années lit assis sur le parquet, les jambes croisées. Soudain, son corps se raidit, une sueur glacée le tétanise, il se jette en boule sous le lit, attend, écoute. Le choc, à nouveau. Si proche. Sec. Répété. On frappe à la fenêtre. Sami lève la tête. Un buste apparaît derrière l’encadrement. Qui lui sourit. Un peu cruellement. Il le reconnaît. Nizar ! Un camarade du Centre. Un type d’Alep. Comme lui.

Sami ouvre la porte. Lire la suite


 

Ils sont arrivés à huit heures ce matin.

Ils n’ont même pas pris la peine de lancer à la cantonade leurs incantations habituelles, comme si eux-mêmes doutaient du sens de leur corvée quotidienne : vider les librairies de la ville, condamner les salles de cinéma, fermer les bibliothèques, transformer les bistrots en salons de thé pour hommes, empiler les postes de radio et de télévision sur les trottoirs et y bouter le feu, qu’ils alimentent ensuite avec tout ce qui leur tombe sous la main dans les rayons des magasins : tablettes, écrans d’ordinateurs, disques durs.

C’était au tour de la librairie d’Alonso, la dernière de la ville. Lire la suite


 

L’aire de repos de La Belette était située à un kilomètre environ du café que tenaient mes parents à La Roche-sur-Selle, non loin de l’échangeur en trèfle de Villeneuve. On y accédait en prenant la route de Sainte-Barbe, après avoir longé un petit bois (on l’appelait le Bois du Pendu) et traversé un champ de betteraves. Elle était entourée d’un grillage, mais il y avait moyen de s’y introduire sans trop de difficultés en passant derrière les toilettes. Insouciante, le cœur léger, je m’y rendais assez souvent, en général en fin d’après-midi.

La Belette était surtout fréquentée par des routiers venus des quatre coins de l’Europe. J’en avais repéré quelques-uns qui s’y arrêtaient à intervalles réguliers et avaient leurs habitudes. Ils formaient de petites bandes de copains heureux de se revoir, de discuter ensemble, de boire un coup, de jouer aux cartes, aux dames ou aux échecs. Lire la suite


 

C’était sa dernière chasse.

Gus était sorti à l’aube avec ses chiens pour marcher dans le matin fragile. Une heure plus tard, à un tournant de la route bordée de hauts peupliers, le paysage de son enfance apparut. Le faîte des grands arbres disparaissait dans le brouillard, des mats enfoncés dans la houle. Les labours en vagues noires luisaient de mille lames. C’est là, dans ce mirage de voilier perdu qu’il s’était souvent caché pour échapper à un père furieux ou, plus tard, au temps des fugues, à la police municipale, antique et pataude.

Il avait tiré trois cartouches, pour le principe, au hasard dans le ciel gris, ses chiens avaient cherché, fureté, tourné en rond dans les herbes du chemin et, bredouilles, jappaient la mine basse, tristes et honteux. Gus ressemblait à ses chiens. Lire la suite


Elle avait sans cesse reculé le moment de se l’avouer, mais, là, son parti était pris. Comme elles étaient loin, ces paroles de son ancêtre : Étranger, ma valeur, ma beauté, mes grands airs, les dieux m’ont tout ravi lorsque, vers Ilion, les Achéens partirent, emportant avec eux Ulysse, mon époux. Ah ! S’il me revenait pour veiller sur ma vie, que mon renom serait et plus grand et plus beau ! Les temps avaient trop changé : et elle haussait maintenant les épaules, quand on évoquait devant elle le stratagème de cette princesse de l’époque pour repousser ceux qui se disputaient sa main pour régner sur Ithaque : Mes jeunes prétendants, je sais bien qu’il n’est plus, cet Ulysse divin ! Mais malgré vos désirs de hâter cet hymen, permettez que j’achève ! Tout ce fil resterait inutile et perdu. Sur cette immense toile, je tissais tout le jour ; mais la nuit, aux torches, je venais la défaire.

Pour la Pénélope qui nous occupe, tout le fil resterait à jamais défait : et en repensant à son mari, elle concluait qu’elle avait eu raison d’abandonner son ouvrage. Ces jours-ci, il l’avait avisée de son retour ; et elle ne l’avait pas averti de son départ. Lire la suite