Les haut-parleurs diffusent des informations en continu dans tout le pays. Dans toutes les villes du moins, grandes ou petites. Sur des écrans géants, des visages défilent les uns après les autres assez rapidement : les noms et qualités des membres sortants du Conseil. Les bouches figées, arborent toutes plus ou moins le même sourire un peu emmerdé, un peu crispé, un peu à côté de la plaque. Les regards sont légèrement inquiets.

Qu’est-ce qui va bien pouvoir se passer maintenant ?

Figurent aussi en dessous les éléments se rapportant aux actions qu’ils ont menées au sein de l’Assemblée durant les trois années de leur mandat. Ça passe trop vite pour qu’on puisse vraiment lire, mais tout cela est après tout disponible sur le portail du Parlement. Certains ont beaucoup travaillé. D’autres n’ont pratiquement rien fait, à part voter. Mais c’est le jeu, c’est comme ça que ça marche. Lire la suite


Aphérèse (du grec aphaeresis) : chute d’un phonème ou d’un groupe de phonèmes au début d’un mot (opposé à apocope).

C’était il y a longtemps, très longtemps. La guerre battait son plein sur la planète, une fois de plus, une guerre mondiale dont on ne savait pas encore qu’elle serait la première et non la seule. On se battait partout : dans toute l’Europe, mais aussi en Asie, en Afrique et en Océanie. Du plat pays belge aux tranchées françaises, des montagnes des Balkans aux plaines italiennes, des savanes et des déserts africains aux îles nippones, sur terre, sur mer et même dans les airs. Partout, le feu, le sang et les terribles gaz semaient la mort et l’épouvante.

Comme si cela ne suffisait pas, la Russie qui participait activement à cette guerre se débattait, à l’intérieur de ses frontières, dans les soubresauts d’un mécontentement qui n’allait pas tarder à se muer en révolution. Émeutes et répression se succédaient dans l’Empire tsariste, puis dans la République socialiste fédérative soviétique de Russie. Les noms changeaient, le tsar était remplacé par d’autres chefs, les méchants devenaient les bons et inversement, des mots comme « bolchevique » ou « communiste » entraient dans les livres d’histoire, et aussi des noms : Trotsky, Lénine, Staline… La violence changeait de camp, mais le sang continuait de couler. On se mettait à parler de Russes blancs et de Rouges, les seconds traquant les premiers qui n’avaient d’autre issue que la fuite et l’exil. Lire la suite


Poutine s’en voulait. Il avait le sentiment de s’être très mal tiré de son entretien avec le roi Philippe. Il croyait avoir si soigneusement préparé cette visite. Mais tout avait foiré. Il aurait mieux fait de s’inspirer de Staline qui obligeait ses visiteurs à vider des bouteilles entières de vodka jusqu’à ce qu’ils roulent sous la table. Comme on lui avait dit que le roi des Belges ne touchait pas à l’alcool, il lui avait proposé de l’Ovomaltine. Mais, à voir la façon dont il tenait sa tasse, il avait compris que le roi n’avait pas apprécié son geste. Peut-être même avait-il cru qu’on se moquait de lui. Les grands hommes sont parfois si susceptibles. Le portrait du roi Léopold II qui avait été ostensiblement affiché à la Douma quand le roi Philippe avait été invité à la tribune n’avait pas eu autant l’effet espéré.

Depuis que la Belgique avait annexé la planète Mars, tout le monde se pressait à Bruxelles. Lire la suite


Dans ce grand guignol qu’est devenue, sous l’effet simplificateur des médias, la politique à quelque niveau que ce soit, le face-à-face entre Barack et Vladimir a atteint des niveaux inégalés de schématisme et d’obscurantisme. La preuve se déduit d’abord de leurs profils respectifs. Tous deux dignes de sortir d’une série B, basiques au possible, réductibles à quelques traits immédiatement discernables. Cette réduction empêche plus que jamais de voir dans leur affrontement autre chose qu’un combat des chefs, une espèce de confrontation de fin de western des deux protagonistes se défiant dans la grand-rue du bourg, à la hauteur du saloon.

On avait déjà eu droit, il y a treize ans, au « montre-toi si tu oses » adressé par le fils Bush à Ben Laden, lequel, manque de chance, brillait par son absence, ce qui permit plus tard à Barack de le ranger au magasin des accessoires. Ici, par contre, le grand adversaire est tout ce qu’il y a de plus présent, d’autant plus qu’il a adopté les codes de représentation de son opposant. La cérémonie d’ouverture de ses Jeux olympiques d’hiver semblait, souvenons-nous, sortir tout droit des studios Disney de la grande époque. Vlad le terrible avait manifestement la ferme intention de plaire. Il avait d’ailleurs annoncé la couleur en délivrant de ses geôles l’oligarque le plus rétif à ses plans, et les trois grâces qui s’étaient moquées de lui au pied d’un autel orthodoxe. Lire la suite


Il pensait avoir tout vécu. Il était sorti indemne de deux conflits mondiaux. Certains de ces semblables n’avaient pas eu cette chance. Il avait grandi dans un contexte difficile et ses protecteurs avaient formulé l’espoir qu’il puisse tout au long de son existence rassembler et réconcilier. Ce qu’il avait fait avec un certain succès. Et ce qu’il continuait de faire à l’aube de ses quatre-vingt-six printemps. Après tout, n’était-il pas reconnu comme un élément majeur de la capitale de la Belgique ? En tout cas, il faisait l’admiration de tous et bien au-delà des frontières. Y compris aux États-Unis.

C’est précisément des États-Unis d’Amérique que vint le choc. Inattendu, brusque, destructeur. Pourtant, les États-Unis, il connaissait. N’avait-il pas tout au long de son existence reçu chez lui des invités d’outre-Atlantique renommés et prestigieux ? Artistes, hommes politiques, grands conférenciers, acteurs et spectateurs, tous apportèrent avec bonheur leur talent et leur intelligence, connaissant les manières qui siéent aux amateurs de culture. Cette harmonie fut rompue l’après-midi du 26 mars, le jour où le président des États-Unis débarqua chez lui pour prononcer un discours très attendu sur l’avenir du monde. Lire la suite


Note : Ce texte est le premier que Marginales, depuis sa création, publie en langue étrangère. Une traduction réalisée par Stéphanie Follebouckt en a été publiée dans le n°289.

15 September 1968

He almost had to jump onto the platform, the train was so high, then drag his suitcase down with a bump. Thankfully it was not too heavy, containing mainly clothes for four seasons, a couple of important books, and some personal mementos with more superstitious than practical value.

Outside the station, three things struck him. First, he seemed to be nowhere near the centre of the small town, but on some kind of cobbled conveyor belt around it. He later learned that this was a peculiarity of many Belgian towns. Where he came from stations were important places, bang in the town centre. Lire la suite


Un benêt. C’est ainsi que le considérait Ada elle-même.

De temps en temps, Augusto ressortait du tiroir du buffet, seul meuble de la cuisine-salle à manger d’Exmouth Market qui semblait être là en tant que témoin inamovible de notre vie quotidienne, une photo le représentant en officier de l’armée italienne : haut képi rigide et brillant sur la tête, veste droite d’apparat avec petit col relevé sur le cou et surtout épée plantée en avant sur le sol avec la main appuyée, souveraine, sur le pommeau. Et peut-être petite moustache fine sur la lèvre supérieure en signe aristocratique, mais cela, je ne m’en souviens pas bien. Lire la suite



Une fiancée abandonnée.

Aucun papier pour écrire.

Dans la ligne de mire, l’autre qui allume une cigarette.

Visage faible, déjà disparu.

*

Être toujours aux premières loges.

Pas comme à l’opéra, mais en détresse.

Nostalgie d’une chanson enthousiaste, au moment du départ, qui aurait réglé le problème.

Cadence des canons, rythme des gerbes de boue. Lire la suite


Chez nous, on parlait peu des guerres. Mes parents avaient connu mille neuf cent quatorze et quarante. Ils en étaient sortis pavloviens. Bruit de bottes (Corée, Budapest…) : stockage de sucre et de pâtes. « Pour le reste, on se débrouillera. Comme en 14 et comme en 40, décrétait ma mère. Après tout, nous sommes toujours vivants, non ? ».

Vivants ? Pas tous. Il y avait François De Baerdemaeker, un des frères de ma grand-mère maternelle.

C’était en août 1954. Ostende. Les quarante ans du début de la Grande Guerre — en ce temps-là, il était très mal vu de dire la Grande Saloperie ; le Déserteur, réduit au silence, et Jacques Brel n’avait pas encore écrit Jaurès. Lire la suite