L’aube pointait. Une aube claire de plein été, qui envoyait par la vitre entrouverte des nuances de rose orangé portées par la symphonie des oiseaux.

Paul soupira, jeta un coup d’œil au réveille-matin. Il était beaucoup trop tôt pour se lever mais à quoi bon flâner au lit. Il savait qu’il ne dormirait plus, trop énervé à la perspective de la journée.

Pour la centième fois en huit jours, il relut la lettre de sa fille Anne. Quelle lubie la piquait donc pour l’inviter à fêter son anniversaire ? Avec son frère encore bien. Après quinze ans de silence ! D’accord, reconnut-il dans son for intérieur, c’est moi qui ne voulais plus les voir. Avec raison. Est-ce qu’on divorce après dix ans et six ans de mariage ? Jamais compris pourquoi. Des futilités sûrement. Qu’est-ce que j’ai fait au monde pour mériter cela ? Ces deux-là n’ont aucun sens de l’engagement de vie. Si leur pauvre mère avait vécu plus longtemps, elle aurait sûrement pu leur faire entendre raison. Mais bon… Le destin a voulu les choses autrement. Lire la suite


Surtout, ne pas délimiter le territoire improbable de la famille.

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Au fond, il rôde déjà, depuis longtemps, un inconvénient d’être né.

Aujourd’hui, est-il encore temps de faire de la métaphysique de l’existence ou de l’éthique de la procréation tant seront nombreux, pour ce qui reste à venir, les simples, mais graves, inconvénients à survivre. Lire la suite


Les salles d’attente sont des lieux agréables. On n’a rien à y faire sinon museler ses angoisses. Que l’on soit chez le dentiste, le médecin ou l’avocat, la meilleure manière d’y parvenir c’est de laisser divaguer ses pensées.

Le design de ces espaces suspendus entre deux moments n’est pas toujours très réussi. Mais j’aime bien celui-ci. Vieille maison en banlieue parisienne. Long couloir-boyau depuis la porte d’entrée. Volume exigu. Rénovation sommaire mais de goût.

On est loin des salles d’attente-pistes de danse. Si grandes qu’on pourrait y organiser des « fêtes ». Je les ai longtemps fréquentées, dans les cabinets spécialisés en droit de la propriété intellectuelle, lorsque j’avais ma galerie dans le « Marais ». Parquet en bois blanchi. Murs multicolores. Artistes pseudo-contemporains plaqués aux cimaises. Le degré zéro du charme.

On se serait cru dans le loft d’une « loutre », sur l’île de Ré. Ah ! Les « loutres » ! Elles ramènent les poissons d’eau douce parisiens vers le grand large. Elles sont vieilles, poisseuses, rapides. Tu ne peux y échapper. Il faut reconnaître que, malgré leurs chairs flasques, elles savent s’y prendre. C’est loin tout ça ! Lire la suite


Nous produisons selon les lois de l’offre et de la demande. Comme sur tout autre marché. Sans doute est-il recommandé dans notre secteur, plus encore qu’ailleurs, de respecter les exigences du consommateur et d’obéir aux normes de traçabilité. C’est une question d’éthique. On n’imagine plus une entreprise qui ne fasse dépendre son image de marque d’une transparence bien comprise. Mais il ne faut pas faire une distinction dogmatique entre les personnes et les choses. Voyez le taux de croissance des pays émergents. Croyez-vous que, face à une telle concurrence, nous puissions rester compétitifs en étant soumis à des législations archaïques ? Lire la suite


Le 5 septembre 2005 à 4 h 35 du matin, Aurèle et Rose partagèrent leur premier joint sur le parking de la boîte de nuit La Panthère rose, réputée pour son DJ à la techno déjantée. La fumette allait être le début d’une passion digne des plus beaux films d’amour. Ce fut Rose qui d’un coup délicat de sa chaussure à talon aiguille écrasa le mégot encore humide des salives mélangées.

Le 16 novembre 2005, les deux tourtereaux décidèrent tambour battant que les flirts sur les parkings d’autoroute et les petits coups tirés vite fait bien fait dans des toilettes publiques ne comblaient plus leurs attentes. Aurèle voulait davantage, Rose aussi. L’amour a toujours raison. Les cœurs à l’unisson, ils emménagèrent dans une annexe de l’appartement des parents d’Aurèle.

Le 1er janvier 2006, Aurèle et Rose s’enfuirent et se jetèrent dans le premier taxi venu. Ils errèrent dans la nuit menaçante, leurs mains jointes serrées à se rompre, jusqu’à ce que le chauffeur les déposât en un lieu anonyme que nous ne citerons pas pour éviter toute ressemblance avec des faits réels. (Précisons ici que La Panthère rose est un nom d’emprunt.) Excédé par les critiques virulentes de son père à l’égard de l’amour de sa vie, Aurèle avait intimé à Rose l’ordre de plier bagage, alors que lui en faisait tout autant afin d’échapper au flot d’injures homophobes déversé par son paternel. Lire la suite


C’est cela, voyez-vous, qui m’ayant obsédé tant d’années durant, me poursuit aujourd’hui encore : le spectacle attirant, effrayant, hallucinant vraiment de ma nudité très crue. De ce reflet dans le miroir où Ludovic se mire, où je me noie dès que mes yeux s’embuent pour gommer ce sexe masculin qui prolonge mon bas-ventre et que je vois parfois se dresser, pour prendre toute la place dans une image de moi que je préfère, et de loin, ô combien, totalement travestie, rectifiée par mes soins ! Comme quand, adolescent, je me pavanais devant la glace après m’être harnaché d’un soutien-gorge et d’un porte-jarretelles noirs : accessoires maternels que je m’appropriais pour que mon buste pigeonne, ce dont je me rengorgeais, et pour, enfilant des bas nylon qui m’instillaient la chair de poule, que j’imagine ma présence en vitrine, dans toute ma splendeur de fille : à rendre jalouse jusqu’à la plus belle et la plus laide des femmes !

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Le paradoxe étant que des érections grandioses me prenaient par surprise au plus fort du bonheur de me sentir si désirable en lingerie féminine… Lire la suite


Il était une fois un homme qui ressemblait beaucoup à une femme et que ses géniteurs avaient appelé Dominique.

Déjà quand il était jeune, tout le monde se moquait de lui. Les uns le prenaient pour une fille, les autres pour un garçon. Ceux qui le prenaient pour une fille disaient que Dominique était un garçon manqué ; et ceux qui le prenaient pour un garçon disaient que Dominique était par trop efféminé.

L’année de ses six ans, Dominique eut droit à une grande fête d’anniversaire, mais il en fut atrocement malheureux : les enfants qui le prenaient pour une fille lui offrirent des poupées Barbie ; et les enfants qui le prenaient pour un garçon lui offrirent des dinosaures.

Ces cadeaux le troublèrent. Lire la suite


Maintenant, j’ai deux papas. À cause de mon premier papa, Roger, qui est devenu amoureux de l’oncle Gérard, le frère de maman, et qui a divorcé de maman et s’est marié avec l’oncle Gérard.

Papa Roger dit que l’oncle Gérard, c’est comme maman en homme. Il dit que pour moi ça ne fait pas de différence, car l’oncle Gérard ressemble très fort à sa sœur, et que ça reste dans la famille.

Il y a donc très peu de changement, sauf que, depuis le mariage, je ne peux plus dire « oncle Gérard », mais que je dois dire « papa Gérard ». Lire la suite


Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas.

Albert Cohen, le Livre de ma mère

Il était une fois : c’est la manière la plus juste de l’évoquer car il était un homme actif, mobile et ambitieux qui vivait dans l’instant. Nous pourrions l’appeler par son nom mais cela ne simplifierait rien car il en changeait chaque jour. Augerep, Ecwctjy, Gpugomp, Suhfotj. Chaque matin, il recevait une série baptismale de sept lettres générée par le programme du réseau Sui generis. Le réseau conservait en mémoire dans sa base de données le dernier nom officiel de ses affiliés afin de gérer pour eux la totalité de l’interface administrative. Pour le reste, les affiliés papillonnaient dans le monde, libres, conscients d’être des self made persons. Qu’est-ce qui poussait toutes ces personnes à s’affilier ? L’air du temps ? La négation du progrès ? Allez savoir. Allez comprendre pourquoi de plus en plus d’individus se mettaient en tête de se préoccuper de leur autonomie. Pourquoi chacun désirait vivre pour soi dans le hic et le nunc. Lire la suite


Elle avait fini par accepter. La vie offrait peu de circonstances de prouver son amitié. Porter des cartons pour un déménagement ou héberger le chat pendant les vacances ne constituaient pas, pour elle, de profonds gestes d’affection, juste un service rendu. Cette fois-ci, il sollicitait une véritable preuve. Elle, si empreinte d’idéal, ne voulait pas rater l’occasion qui lui était donnée de poser un geste noble. Même s’il devait lui en coûter. Elle le ferait pour lui, au nom de toutes ces années passées ensemble. Lui aussi l’avait soutenue quand elle s’était installée comme naturopathe. Il l’avait aidée avec les démarches administratives, la recherche de locaux, la définition de son plan marketing… Il avait été si présent. Elle se devait d’être à la hauteur.

Comme beaucoup, elle avait grandi en rêvant du prince charmant avec lequel elle se marierait et aurait beaucoup d’enfants. Mais grandir, n’est-ce pas aussi comprendre que sa vie ressemble peu à celle que l’on a rêvée ? Et quelle plus belle façon d’honorer la vie que de la donner ? Fût-ce pour un autre ? Lire la suite