Acte I

À la Bibliothèque royale de Belgique, section des manuscrits

« Quand on est comme moi, cher Monsieur, férue d’héraldique et assise — si je puis m’exprimer de façon aussi cavalière — sur les précieuses copies d’archives familiales d’une province ayant beaucoup à déplorer la disparition des originaux dans les bombardements de 14, vous pensez bien que je les attrape comme des mouches. Depuis le temps que je les observe, ces généalogistes, je me targue de prévoir leurs pathologies. Car naturellement, ils sont tous cinglés. Folie douce, la plupart du temps (pourquoi me frapperaient-ils ?) mais folie réelle et dangereusement dégénérative, avec pas mal de carbonisations neuronales au final. Lire la suite


Elle a mis un doigt sur ses lèvres, couleur bonbon à la fraise : « Chuuut » ! Cinq secondes avant, elle avait relevé ses Ray-Ban et caché ses yeux, couleur chocolat au lait, par une paire de lunettes de soleil à 399 euros, prise en vitrine, puis les Ray-Ban avaient repris leur place. La paire « essayée » avait été chouravée vite fait. L’une sur l’autre, avec ces deux verres fumés elle devait voir que dalle dans cette foutue boutique de plage sombre comme un night-club, froide comme la banquise because la clim.

Alors, comment elle a fait pour me repérer ? Voir que j’avais tout pigé. Lire la suite


La France est une caisse de résonance. Elle n’a pas toujours eu elle-même toutes les idées dont elle s’enorgueillit, mais elle s’entend surtout à leur conférer le maximum d’impact. Les exemples abondent, à commencer par la fameuse Révolution dont elle ne cesse de se glorifier, et qui a suivi d’un siècle la démocratisation qui s’est produite en Angleterre, sans régicide ni trop d’effusion de sang.

En mai 1968, elle s’est inscrite dans le sillage des troubles qui ont secoué les campus américains, mais a tiré toute la couverture à elle par son irremplaçable sens de la dramatisation. Et voilà que le même processus se vérifie, à propos d’une réforme de la législation portant sur le pacte marital et sur l’adoption, au point de donner lieu à des affrontements aussi violents qu’imprévisibles, puisque dans les pays qui, une fois de plus, ont précédé la France dans ces réformes, il ne se produisit rien de comparable. En Belgique, par exemple, de dix ans pionnière en la matière, on ne constata pas ces débordements dont les villes de France ont été le théâtre. Lire la suite


« Je suis projetée dans une pièce, une chambre peut-être, aux murs capitonnés. Blancs. De larges carrés blancs tapissent les murs. Recouvrent l’espace. Il y a deux personnes déjà. Deux personnages. Il y en a un qui ressemble étrangement à un lapin mais je sais bien que ce n’est pas un lapin, c’est un homme avec une fine moustache à la Clark Gable et des cheveux noirs gominés, il tient une carotte. Il la serre très fort sur son cœur. C’est peut-être pour ça que j’ai pensé à un lapin. L’autre ressemble à une statue romaine, comme on en voit dans les musées, un Michel-Ange peut-être, mais je ne sais pas si Michel-Ange était Romain. Le personnage est de marbre, c’est peut-être pour ça que j’ai pensé à une statue. Je me suis avancée, j’ai voulu communiquer mais aucun des deux n’a répondu. Je n’existais pas. Ils regardaient à travers moi. J’ai compris que c’était une prison, je me suis sentie enfermée, je ne sais pas pour quelle raison. Lire la suite


Vivre comme s’il n’y avait plus aucun lendemain.

Aux descendances, n’accorder que l’usufruit d’une décharge.

*

Qu’une pierre dans l’eau fasse cercles n’oblige pas l’imaginaire.

Observer de la rive et tenter des solutions tant pour le fleuve que pour la terre ferme réclame de la rigueur. Lire la suite


Débrouille land

La nuit est triste, je n’ai pas de contrat ce soir. D’habitude je danse, je danse nue. Ce soir je suis triste. Quand je ne danse pas, je suis triste. Toujours aimé danser. Ne voulaient pas de moi sur les scènes d’Opéra, fini par danser dans les bars…

Me suis fait larguer, supportait pas mon métier, le jaloux. C’est pas si courant stripteaseuse. J’adore me montrer, rien à expliquer. « Clara, tu manges la glace », dit maman. Ma mère est prof, prof de danse. En rythme, dans la tradition ballets russes. Elle n’adore pas ce je fais ma mère, elle vient jamais me voir. Papa non plus, il ne dit rien. Il regarde ses godasses. Pourtant je laisse traîner mes cartes de visite, mes dépliants d’animatrice, enchaînée, le cul en fonction poster, les extensions en dégringolade jusqu’aux reins. Papa regarde le vide, ou son Sacré-Cœur en tilleul. Parfois il grimpe au grenier, je l’entends chanter quelques portées de grégorien, un ou deux airs de Schubert… Lire la suite


Ce samedi soir, le ciel est brumeux et bas. Il fait un temps humide et doux. Les escargots prolifèrent sur la pierre moussue de monstres séculaires aux façades des cathédrales. Tout se fond en une grisaille plus lugubre encore quand elle recouvre les nuits blanches.

Lucien, l’époux de Clotilde, est cloué au pieu par une attaque cruelle de névralgies intercostales. Il craint sa transformation en scarabée bousier et sombre dans un état d’avachissement métapsychique. Lire la suite


Lisa le regarde, il est assez épais. Elle ne l’a pas encore lu. D’ailleurs, elle n’avait pas l’intention de le lire. Ni même le feuilleter. Pas l’acheter. Pour ne pas tomber comme une stupide pomme mûre dans le piège d’un marketing littéraire trop ingénieux. Puis voilà, elle l’a reçu. Fifty Shades of Grey, un porno sado maso édulcoré, mal écrit (là-dessus, tout le monde semble d’accord), un Barbara Cartland de la femme moderne obligée de rêver sa sexualité. Peut-être. Sans doute. À voir ! Mais elle ne tient pas à voir. Lire la suite


Dressant fièrement ses belles oreilles,

Il toisait sa lapine qui repliait les siennes

Sous un humble bonnet.

Songeuse, elle en crochetait

Joliment en son gîte. Tandis qu’au-dehors,

Talonné par le Temps,

Il courait après quelque blanche toison

Aux yeux rouges et ardents

De jeunesse. Lire la suite


La porte s’ouvrit sèchement.

Lentement sa lourde silhouette s’avança vers l’estrade tandis que la classe se levait en silence, mécaniquement, répondant à un réflexe que seul inspirait encore à ses élèves cet homme las à la chevelure blanche tout ébouriffée. Il ressemblait, disaient-ils, au professeur Rath avant qu’il ne succombât aux séductions de Lola Lola.

Ils ne se levaient que pour lui, ancien réflexe atavique effectué en mémoire des traditions d’une école centenaire qui vivait sur sa réputation. Dernier des Mohicans, il en incarnait les valeurs surannées. Lire la suite