C’était l’été, nous avions emménagé dans la maison pour les vacances. Il y avait cinq ou six familles avec de jeunes enfants. Ils étaient arrivés quelques jours après nous, c’était un couple heureux. L’endroit était sauvage, quelques hectares d’herbes et de broussailles entièrement ceints de murs. Il faisait chaud, nous dînions sur la terrasse le soir, entre les lavandes et les cyprès dans le chant des grillons.

La première fois que nous avions noté un changement dans son attitude, c’était à l’occasion de son anniversaire. Elle portait une robe simple, courte, d’un bleu intense. Elle avait maquillé ses yeux et relevé ses cheveux en chignon. Elle était belle, elle riait, au centre de la tablée où elle était assise en face de lui. Il y avait beaucoup d’allées et venues pour le service. Il y avait du vin. Il la regardait tout le temps et buvait trop. On ne lisait plus dans son regard la même fierté que celle qu’il y avait eue. Il était monté se coucher avant la fin de la soirée, en pleine animation quand il y avait encore de la musique. Elle était restée avec nous dans le jardin, un long moment après qu’il soit parti. Plus tard, quand elle l’avait rejoint, il y avait eu des éclats dans la chambre qui avaient traversé le corridor. Seule une courte phrase émergeait régulièrement de son discours. Lire la suite


Au moment de vider le contenu de la corbeille à papier dans le container jaune de mon chariot, un objet abandonné sur un des bancs de la sortie 12 a attiré mon regard. D’habitude, je préfère attarder ma rêverie sur le mouvement des voyageurs en partance et du personnel affairé dans le hall de l’aéroport. J’observe la hâte oppressée des retardataires, la silhouette nonchalante des femmes devant les vitrines des boutiques hors taxes, la fébrilité des enfants joueurs sur le tapis roulant.

Je soulevais la corbeille placée à proximité des portes coulissantes de la douane, l’ultime contrôle avant d’entrer sur le sol national lorsque je vois ce qui de loin pouvait ressembler à une boîte de chocolats.

Hermann, le chef d’équipe « technicien de plateau » ne m’a pas à la bonne. Je sais qu’à la moindre faute, mon compte sera bon.

Il ne m’aime pas.

Je ne l’aime pas. Lire la suite


Syd bouge.

Sa tête penche mollement sur son cou, un filet de bave coule, relie sa lèvre inférieure à son t-shirt, forme une tache gluante ; il essaie d’ouvrir les yeux – il y a de la frayeur, une touche d’incompréhension et un vague soupçon – il est encore un peu dans les vapes (on y a peut-être été un peu fort avec le Lexomil) mais il commence à émerger il gémit tente de dire quelque chose je lui noue un foulard autour de la tête le coince entre ses dents serre serre serre. Il résiste.

Ça le réveille.

Il proteste dit quelque chose mais ne peut articuler – c’est juste ridicule. Lire la suite


C’est une femme. Elle est empaquetée. Buste, bras, épaules, tête, visage, tout est emballé. Une femme. Un cocon. Un ballot. Un colis ficelé. Une femme vivante. Elle attend.

L’image est heurtée, imprécise, subreptice. Une prise de vue clandestine. Mais je distingue bien la femme enveloppée de linges, debout, seule, immobile, au centre d’un cercle d’hommes. Soudain, dans le champ visuel, à une dizaine de mètres, un second spectre blanc, identique au premier. Une autre femme sans visage. Une momie. Inerte sous les cris.

Le son est imparfait, chancelant. Les cris, incompréhensibles. Mais leur inflexion est agressive, gutturale, hargneuse. Dans le lointain une voix mâle, nasillarde, chante dans un micro de languissantes incantations. Sur un ton aussitôt soumis, monocorde, les hommes en cercle répètent machinalement les dernières syllabes de cette prière. Entre les dévotions, ces mêmes voix, à nouveau haineuses, exaltées, véhémentes, vomissent des injures. Lire la suite


La baie de San Juan de Luz était merveilleusement calme. La pleine lune électrisait le panorama, les flots luisaient comme du papier d’argent froissé et le lent ballottement du yacht Rosemonde répondait aux bouffées de la brise vespérale. En ami de longue date, l’industriel Frédéric Friedman m’avait proposé ce séjour d’un long week-end sur son palace flottant en la compagnie une quinzaine de connaissances communes. Question de prendre un peu de recul, après la course de fond qu’avait été la campagne électorale. De quoi me ressourcer avant de retrouver l’arène politique et son public impatient de voir à l’œuvre la première femme à accéder à la fonction présidentielle…

Quitte à choquer, j’avais quant à moi délibérément coupé tout contact avec mon quartier général comme avec le parti. Silence radio, du moins vis-à-vis du monde extérieur. Car c’était tout sauf le silence, dans le salon du Rosemonde où la fête battait son plein. Il y régnait une telle exubérance que j’avais eu envie de goûter au champagne rosé et que je me sentais prête à des plaisirs dont les turbulences récentes de ma vie privée, à commencer par ce divorce avec mon Boris de mari, m’avaient tenue quelque peu éloignée. Lire la suite



Il m’a dit : « Je serai aux Postiers entre 14 heures et 14 h 15. Vous me reconnaîtrez. Je suis un quinqua anonyme en train de lire Bizniz-Blé. Ne vous faites pas repérer ! » Je pousse la porte du café situé rue Fossé aux Loups, intriguée. Un petit homme tout vêtu de gris aux cheveux ternes me jette un regard angoissé. Il est installé à côté d’une colonne. Devant lui s’étalent les pages criardes du magazine d’affaires. C’est lui. Mon mystérieux informateur baisse les yeux alors que je m’installe face à lui. Il me souffle :

— Vous êtes sûre de vouloir faire paraître cet article sous votre nom ?

— Bien sûr ! J’assume toujours ce que j’écris. Lire la suite


Ce soir, lynchage à tous les étages « Un certain William Lynch (1736-1796), “patriote” de Virginie, décida de “réformer” la façon dont la justice était appliquée dans sa région durant les prolégomènes de la guerre d’indépendance.

Juge de paix, il instaura des procès expéditifs menant parfois à des exécutions sommaires à l’encontre des défenseurs de la couronne britannique. […] Jusqu’en 1911, en Caroline du Nord, ces pratiques étaient considérées comme bénéfiques. » (1)

Je lynche, tu lynches, il lynche. Lynchons un coup, ma serpette est perdue. Lynchera bien qui lynchera le dernier. Lyncher. Laurette n’avait que ce mot à la bouche. Tout y passait : l’actualité, le voisinage, la famille, les poules, le chien, le mari, les ustensiles de cuisine. « Raaah, le gars qui a inventé cette râpe à fromage, il faudrait le lyncher ! » Elle n’avait pas un mauvais fond, Laurette. C’est juste qu’elle prenait son boulot à cœur et voulait se maintenir au meilleur de sa forme. Elle était serveuse dans un de ces nouveaux lieux de sortie nocturne qui faisaient fureur, ces établissements dédiés au lynchage : « Le Bac à Lynch ». Son patron avait le goût des calembours douteux, en plus des exécutions publiques. Le « Bac à Lynch » était l’un des plus respectables bars du genre. On n’y mettait personne à mort — bien que le patron eût adoré. Le principe était simple : le personnel était entraîné à monter en épingle la moindre incartade de client, pour offrir ce dernier en pâture aux autres usagers qui n’attendaient que ça. Dès l’ouverture, le bar avait eu un succès fou. Lire la suite



Il urine. Habillé d’un pardessus beige, le regard perdu devant lui, je pense d’abord qu’il attend quelqu’un ou qu’il est en train de reprendre son souffle, debout sur les pavés disjoints de la rue. Mais en arrivant à sa hauteur, j’aperçois le jet qui dégouline et les taches qui s’agrandissent sur son pantalon et les pans de sa veste. Je détourne les yeux, dans un mouvement incontrôlé de gêne et de pudeur. Le vieux a perçu quelque chose, il me suit du regard et quand je me retourne, avant de tourner le coin, il est toujours là au milieu de la rue, qui se pisse dessus en me regardant m’éloigner. Alors, des tréfonds d’une mémoire à laquelle je fais appel aussi rarement que possible, et toujours de manière fonctionnelle, une houle d’images remonte sans que je puisse l’endiguer et fait définitivement chavirer la tranquille étanchéité de cette matinée.

La cour était un large rectangle bétonné, bordé d’un côté par un mur de briques rouges haut de quatre mètres surmonté d’une ligne de fil barbelé, et encadré sur deux autres côtés par les bâtiments où se tenaient les classes. Le réfectoire, une grande salle éclairée au néon hiver comme été, longeait le dernier bord et déversait au milieu de la journée un flot d’élèves, pleins de soupe et de gouaille, par une porte à deux battants que de pâles surveillants maintenaient ouverts. Lire la suite