Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l’avenir des États-Unis naît de la présence des Noirs sur leur sol.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Il n’est parfois pas inutile de faire place à ce bref intervalle de temps qui précède la pensée (quand elle est assez aimable pour se produire), à cette émotion qui subjugue un instant, à ce furtif moment où la jubilation ne s’occupe à peu près que des frissons qui parcourent son échine. De faire place, avant d’intellectualiser, à l’embrasement du cœur. Si tel n’était pas le cas, on verrait se dépeupler les nations On assisterait à l’effondrement du commerce des chants d’amour. On verrait triompher la raison, la mesure, l’objectivité et ainsi de suite, toutes choses auxquelles nous ne sommes décidément pas en mesure de faire durablement face.

J’entendrai, cependant que passera ma diligence pavoisée à la couleur d’Obama, aboyer les cyniques. Ainsi que Remy de Gourmont s’adressant, poétique et fervent, à Simone, je dirai seulement : « Je veux bien ». Car oui, j’ai le goût très profondément incrusté de ces abois-là et je les préfère généralement au chant des oiseaux ou au chœur des anges. Mais au soir du 4 novembre, je me hâte d’exulter. Sachons encore exulter. Déchanter, nous savons. C’est notre lieu d’excellence, le désenchantement. Nous avons fait nos preuves. Et, prudents, d’une prudence que n’inspirent au demeurant pas toujours l’intelligence ou le courage, nous avons pris le pli de ne nous émouvoir qu’à huis clos ou plus simplement encore de feindre que nous ne cédons plus à l’émotion. Obama président, hosanna ! Le vol du boomerang est fameux. Et même si l’on peut craindre que l’aile volante choisira l’émail étincelant de notre sourire béat comme point d’impact, applaudissons son évolution dans les airs. Les ères. Lire la suite


À la mémoire de Claire Lejeune

Une idée juste au fond d’une cave a plus de force qu’une armée.

José Martí

On pouvait faire, cette année-là, le tour du monde pour mille dollars.

Il n’était alors pas interdit de mépriser toute forme de réussite individuelle, de n’éprouver du goût pour aucun rôle social, d’offrir son errance au seul chant d’un fleuve invisible. Chaque jour s’inventaient d’autres mondes, où les plus humbles carrières étaient celles de princes et de princesses d’un royaume englouti – celui des oiseaux et des nuages. Qui n’étaient pas privatisés. L’hymne en avait les accents d’une Internationale cosmique, dont les paroles reliaient à écrire sur les traces de nos camarades Marx et Rimbaud. Si cette haute marée de l’esprit se fracassait contre des digues où retentissaient déjà les vacarmes de John Travolta, de Jean-Paul II et des Nouveaux Philosophes, la corruption des mœurs intellectuelles n’exerçait pas encore une dictature sans partage. La Kommandantur médiatique, du haut de ses miradors, n’avait pas mis au point sa rhétorique victimaire. Jamais les producteurs d’une littérature de gare, n’existant que grâce aux projecteurs, n’auraient osé vendre leurs bavardages magazinesques en se parant du titre d’Ennemis publics. Jamais non plus tel champion des consciences de la gauche n’aurait disputé à un inconcevable Napoléon V « la palme du martyre, la couronne du Christ le plus lapidé d’Europe », car Napoléon IV ne prendrait le pouvoir que deux ans plus tard, et aucun coup d’État situationniste ne pouvait encore décider du sort d’une République. Bientôt les grandes entreprises d’outre-Atlantique, sur injonction de leur Trilatérale, inaugureraient dans les universités des chaires d’enseignement du capitalisme. « Vive la crise », entonnerait un lustre plus tard Yves Montand, sur un scénario d’Alain Minc. « Réfléchissez », susurrerait Catherine Deneuve dans un spot invitant à la privatisation de Suez. J’étais spéculateur sans un rond, misant sur la faillite à long terme de ce système. Aux meilleures grâces duquel, il fallait bien en convenir, je devais ce voyage guidé par la Phénoménologie de l’Esprit. Bagage égaré à Bombay, budget de 10 $ par jour, on fait escale aux antipodes. Lire la suite


Fausto Bama : mister le président

May Fistonne : conseillère sexy

Bretzel Ski : conseilleur occulte

Ellari Blingtong : secrétaire en état

Voix off : une standardiste de standing

 

SCÈNE 1

 

Bureau ovale. Téléphones par dizaines. Ordinateurs, écrans. Lire la suite


Dix ans que Marginales a repris le large. Elle n’était pas restée longtemps en cale sèche, la revue qu’Albert Ayguesparse avait lancée avec quelques amis, pour aborder l’après-guerre en 1945, l’année de ma naissance. Son interruption chagrinait tout le monde, même si l’on comprenait que le vaillant fondateur ne pouvait pas, tout seul, continuer à la piloter alors que, né avec le siècle, il était peut-être sur le point de lui survivre. Il n’y parvint pas, de justesse. Il me semble alors que la meilleure façon de prolonger son admirable parcours était de remettre « sa » revue à flot. C’était au printemps 98, au lendemain de l’évasion de Dutroux, qui fournit un bon prétexte à inviter les écrivains à reprendre la plume à propos d’un fait-divers particulièrement romanesque.

Depuis, quatre fois par an, la revue s’est égaillée dans les multiples recoins de l’actualité, en vertu de la ligne qu’elle s’était donnée : laisser libre cours à la créativité littéraire. Et cela donna lieu à quelques livraisons qui ne passèrent pas inaperçues. Les thèmes culturels ne furent pas les plus nombreux. On évoqua quelques géants, Shakespeare ou Victor Hugo, Rembrandt ou Mozart, des figures majeures des arts du siècle dernier, comme Duke Ellington ou Alfred Hitchcock, on marque, usage plus original, l’anniversaire de la parution de deux livres capitaux, La psychopathologie de la vie quotidienne et Lolita. On fit quelques incursions dans le domaine sportif, à propos d’une de ces messes planétaires que sont devenues les coupes du monde du ballon rond, ou de la championne wallonne qui fut une des icônes de cette décennie, Justine Hénin. Lire la suite



Pour Lucienne, la journée commençait mal. Elle venait de passer la nuit à pleurer, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Marc n’était pas rentré. Depuis qu’il avait une maîtresse, il rentrait tard, mais hier, il n’était pas rentré. D’un coup, tout devenait fragile. Elle avait à peine essuyé ses yeux que Boris vomissait son bol de corn-flakes sur sa blouse, inondant, sur la lancée, le soutien gorge rembourré qu’elle venait de s’acheter pour compenser les effets secondaires du régime, qui, elle l’avait espéré, réveillerait les ardeurs de son homme. Marc aime les femmes plates. Les maigres. Elles peuvent avoir des rides, chanter faux et ne plus se souvenir des tables de multiplication, mais il a besoin de sentir leur crête iliaque lui transpercer le gras pour bander. Et Lucienne aime Marc. Elle est presque à point. Encore un ou deux kilos et elle lui gratte une sérénade sur ses propres côtes. En attendant, elle voulait une transition. Quelque chose, pour s’habituer à ses petits seins de rien du tout. Le temps de rincer son nouveau soutien, de se changer sans prendre la peine d’en remettre un (les anciens sont trop grands, mais de toute façon, il n’y a plus grand-chose à soutenir), Boris avait sa mallette sur le dos. Sans vouloir en remettre une couche sur ce début de journée, il faut signaler que sa voiture n’a pas démarré, que sa mère ne savait pas garder le petit, alors elle l’a mis chez la voisine qui de toute façon avait une gastro, elle aussi. Elle a donc pris le bus, ravie de voir que les événements du matin lui avaient permis d’arrêter de pleurer. C’est en souriant devant la pointeuse, elle n’avait que trois minutes de retard, qu’elle a remarqué que deux boutons manquaient à son tablier. Autant dire qu’après ces dernières heures, cela comptait pour tripette dans ses états d’âme. Lire la suite


Rideau de velours pourpre. Lustre aux cinq cents lumières. Parfums fleuris. Visons. Rubis. Smokings. Du monde. Dans les loges. Les corbeilles. Les baignoires. Au parterre. À l’orchestre. Sur chaque strapontin. Et jusqu’au paradis. Du monde au balcon aussi. Armatures. Dentelles. Machinerie. Feux de la rampe. Push-up et Wonderbra. Ça pigeonne pas mal. On veut se laisser prendre.  Lire la suite


1er janvier 2008 – Vœux présidentiels, d’année en année même rhétorique qui rappelle les compliments qu’on apprenait jadis aux enfants tenus de les faire à leurs parents, le 1er janvier, serment de sagesse, de respect et d’assiduité. Il arrive cependant que des mots ont soudain un ton qui s’écarte du ronronnement habituel. Hier ce fut le souhait d’une « politique de civilisation ». Le président ne s’est pas gêné pour détourner de son sens une formule d’Edgar Morin…

8 janvier – Cinquième volume de la Correspondance de Flaubert que la Pléiade vient d’éditer. Le 29 mai 1876, sa dernière lettre à George Sand se termine par ces mots : « Adieu, chère bon maître. Amitiés aux vôtres. Je vous embrasse bien tendrement. Votre vieux. » George Sand est morte neuf jours plus tard. Au moment où je m’endormais, ce fut avec l’impression que j’avais pris le deuil.

On se demande parfois comment le monde pourrait finir. Pour le savoir, peut-être suffit-il de regarder aux actualités les images de Naples ensevelie, non pas sous les cendres du Vésuve, mais sous les détritus qu’on ne ramasse plus depuis des semaines… Lire la suite