Un peu par routine et surtout par aveuglement, incapable qu’il était de réaliser l’ampleur de la déglingue dans laquelle se trouvait le pays, Raymond Van den Branden avait cru bon de prendre l’E40 pour relier Liège – sa base logistique du moment – à Bruxelles où l’attendait une réunion de travail déterminante, selon toute vraisemblance. Lire la suite


Depuis plus de cent septante jours, il n’a pas cessé de pleuvoir sur le pays. Les ventes de parapluies tricolores ont décuplé.

La pluie tombe sans discontinuité, parfois un peu plus drue, parfois plus légère, mais constante. Les murs des bâtiments, rincés, dégoulinent ; les façades s’estompent sous le rideau de l’eau persistante. Les trottoirs sont glissants ; ci et là, au gré du relief du terrain, des flaques plus ou moins profondes se forment. Les passants y perdent qui une chaussure, qui un mouchoir, qui la santé. Le monde entier s’est enrhumé. On éternue dans les trains, on renifle dans les bus, on grince des dents, retranchés derrière les murs suintants des maisons. L’humidité s’infiltre partout. Lui faire barrage relève de stratégies de plus en plus loufoques, que la presse relaie avec le plus grand sérieux. Lire la suite



Une

Ils sont complètement pétés. Elle a bu, il a probablement fumé, en plus. Ils se tournent le dos, je devrais dire ils se tournent les fesses. C’est en tout cas plutôt l’impression que ça donne. Et pourtant ils dansent. Et ils sourient, surtout elle. Lui, il essaie. Il a l’air, au choix, de sortir d’un immeuble en feu, de réchapper de la noyade ou alors de jouir, mais après beaucoup d’efforts. Lire la suite


Non, pas le sept ! Ne me parlez pas du sept ! Il n’amène rien de bon ! Regardez : les septicémies, les sceptres, les ascètes, les sceptiques… Je m’en passe ! Le sept est un chiffre austère, intransigeant, sévère. Comme Septime, d’ailleurs —vous voyez bien que j’ai raison : déjà les Romains le disaient ! Lire la suite


Water

Poolside…

Even the insistent tune of crickets

suddenly silenced.

My wet body on hot bricks,

face down, by the pool,

eyes clouded by warm vapors.

Water from my hair trickles down the neck,

feeds into a puddle

which cools my burning cheek.

Gentle splashes sprinkle

cold tickling drops along my legs.

I knew the movement of leaves above.

Stillness absorbed all sounds.

It felt good having a body then. Lire la suite


Qu’aurait répondu James Ensor, si on l’avait sommé de définir à quelle communauté il appartenait ? Un détail de son Entrée du Christ à Bruxelles orne le dernier recueil de nouvelles d’Yves Wellens, qui de toute évidence est de la famille artistique – non limitative – du maître ostendais. Peut-être se souvient-on d’une évocation de Tintin à Jérusalem, au détour d’une page de Pierre Mertens. Chez le peintre comme chez les deux écrivains, la création s’apparente à une anamorphose dont les apparences du réel belgicain ne sortent pas indemnes.

Dans ce jeu de miroirs qu’est l’art entre le réel et son double, certains jeux de doubles éclairent singulièrement le miroir, non sans quelque ricanement de squelette ensorien. C’est l’art d’Yves Wellens, dans son D’outre-Belgique, de démultiplier les reflets de la mascarade offerte par ce palais des glaces qu’est un pays lui-même dédoublé. Lire la suite


18 avril – James me fait passer un extrait des mémoires de Kurt Vonnegut, l’auteur d’Abattoir 5, qui est mort la semaine dernière. « Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, écrit Vonnegut, nous sommes maintenant craints et haïs partout dans le monde, comme le furent en leur temps les nazis. » Un peu plus loin, il dit encore de manière sarcastique : « Je suis donc un homme sans patrie (without a country), sauf pour les bibliothécaires et un journal de Chicago, In These Times. » Comment oublier que la pax americana c’est encore les 40 assassinés d’hier sur un campus américain et les 200 morts du jour à Bagdad ?

20 avril – Ce soir au mas, dîner familial. Nous avons refait l’histoire de France des dernières années et confronté nos pronostics pour dimanche et pour le 6 mai. Parler de ça avec ses enfants, « Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est de maudire et déshonorer le siècle où l’on vit », s’exclame Hugo dans Napoléon le Petit que je viens de rééditer. Nous nous sommes quittés également persuadés qu’il y a en ce moment une effervescence qui atteste un grand désir de voix au chapitre et de droit à la parole dans un pays que ses frontières ne sauraient isoler du monde. Lire la suite


C’est l’heure légère d’une petite sieste d’été. Pour m’endormir, je compte, mais je ne compte pas des moutons. J’aime jouer avec les tables de multiplication. Je tombe sur ce qui a toujours été pour moi cette épine de la table de sept qu’est le sept fois neuf, qu’il faut que je reconstitue car l’automatisme ne fonctionne pas. Bien sûr, c’est soixante-trois. Soixante-dix moins sept. Mille huit cent soixante-trois, année de la naissance de ma grand-mère, soixante-dix moins sept, sept ans avant la guerre de soixante-dix, la guerre qui a plané sur ma petite enfance à travers les récits du passage des Prussiens dans son village.

À cette époque, l’époque des récits, nous étions sept à table, ce qui me donnait un grand sentiment de sécurité et de plénitude. Je trouvais cela tout à fait normal, comment dire, plein, complet, et rond, bien que la table fût rectangulaire. Ce n’était pas comme chez les gens du dessus qui étaient quatre, et dont la mère appelait les enfants d’une voix aiguë à l’heure des repas. Pour dénicher cette petite peste de Denise, elle terminait par « Niniiiize ! » en contre-ut criard. Nous, nous étions sept, et ma mère ne nous appelait pas en criant. Sa voix, que je trouvais délicieuse, m’aurait fait de toute façon accourir ventre à terre. Lire la suite


Qui ne connaît l’histoire du bûcheron et de la bûcheronne qui abandonnèrent lâchement leurs sept gamins dans la sombre forêt pour n’avoir plus à les nourrir ? Racontée aux petits enfants pour les endormir… cette scandaleuse aventure s’est fortement édulcorée au fil du temps et des récits ; chaque conteuse ou conteur veillant à en retrancher les traits les plus effrayants, elle devint l’ heroic fantasy du cadet de la fratrie, le Petit Poucet, et reçut une fin heureuse et aussi soporifique que la berceuse, dors mon petit ange, dors !

C’est oublier un peu vite que pour être entré dans le royaume des doux songes enfantins, le conte n’en véhicule pas moins son lot de mensonges et que la vraie histoire, elle, n’est pas finie… Lire la suite