C’était à Coronmeuse, faubourg de Liège, dans le jardin de mon père fleurissait une tulipe. Nous étions en mars, le mois de la guerre chez les Romains. Mars 1940, on attendait la ruée de l’armée allemande dans la grande trouée de la Meuse, comme en août Quatorze. J’aurais voulu retenir l’été, qu’il ne vienne pas.

J’aurai bientôt dix-huit ans. Je savais allumer un feu de bois sous la pluie, pêcher la truite à la main comme on vole les baisers des filles et les pommes de leur corsage. Je lisais mon premier Ramuz et André Bâillon. J’aimais ma ville, ses quais et ses jardins, la Meuse et, fou d’Ardenne, l’Ourthe était mon paradis des vacances. Lire la suite


Il fait froid. Un été pourri s’annonce. Une lourde pluie bat les vitres. Je viens de vivre une semaine difficile et voilà qu’on me demande d’écrire un texte sur « l’été de tous les dangers ». Il est vrai qu’autour de moi, le monde semble poursuivre une course folle et effrénée, les événements se succèdent et se bousculent, plus graves et plus bouleversants les uns que les autres. La planète devient-elle folle ? Une terrible pesanteur semble s’être emparée des êtres et des choses, les vouant à une opacité et une violence sans remède. Dans notre petit coin privilégié du monde, il me semble pourtant qu’on se complaît parfois dans l’horreur… est-ce indispensable ? Faut-il nécessairement perdre tout goût du bonheur, quand on constate que chaque jour apporte son lot d’incertitudes et d’inquiétudes ?

Aujourd’hui, je suis chez moi, loin de ce vacarme fracassant. Je reproduis, en ce matin de printemps, des gestes quotidiens mille fois accomplis. Par les temps qui courent, ces gestes pourraient paraître dérisoires. Ils ont pour moi une valeur inestimable. Ils donnent à mes tâches quotidiennes un ancrage dans la réalité la plus simple et la plus substantielle. Ils ne sont nullement anodins, car ils sont la vie même, dans ses exigences et son épaisseur concrète : me lever, m’habiller, me préparer un café noir, des toasts, arroser les plantes… Lire la suite


Une de ces journées d’été quand le ciel manque à tous ses devoirs : le gris scintille dans les nuages où l’orage électrise l’horizon.

Une douleur à la tête. Il arrête de médire. Il regarde ses employés, étonné. Il s’assied face à son bureau. Il comprime sa douleur entre ses deux mains et tombe lentement à la renverse, emportant son siège capitonné avec lui. Le crâne touche le sol avec un bruit mat, les yeux se ferment. Il n’est déjà plus là pour voir la maladie accrocher ses lianes parasites.

Sirènes, ambulance, soins intensifs, tout le savoir du monde s’enroule amoureusement autour de sa douleur. Lire la suite


Chaque été, depuis des années, c’est pareil : il n’y a rien à la télé. Pas la moindre brise de culture. Rien qu’une canicule de séries stupides ou de divertissements transparents. Chaque été, on attend l’automne et le retour d’une vraie télé. Et chaque automne, c’est pareil : on subit la nouvelle grille et l’on se désespère devant des émissions encore plus stupides et encore plus transparentes que la saison précédente.

Cette année… enfin ! La RTPF (Radio Télévision Populaire Fanfreluche) vient de mettre au monde une émission culturelle révolutionnaire sur la littérature.

« Qui a dit que les livres ne faisaient pas audience ? déclare l’administrateur général de la RTPF au journal Le Soir. Notre nouvelle émission, intitulée Attila, va déverser vers l’écran des hordes de téléspectateurs à vous écraser l’audimat. » Lire la suite



(Nouvelle du corps bandant de Rosa Lenoir)

2003, septembre, lundi : le malheur est universel, le bonheur individuel.

Je passe, tu croises.

Sur le mur, ton dos, mon dos, ça roule et lève la jambe.

Lèvres en feu, tu n’es pas de bois.

Mes mains sur l’éclair, main dedans, pas mâle, essai rapide.

Baise-moi, Delete Ordinator ! Lire la suite


Lorsqu’elle marche et se peigne, lorsqu’elle jette un regard sournois au miroir, qu’elle arpente un pays, une parcelle, un mini territoire, un jardin, une cour, un salon, une salle d’eau : elle existe.

Lorsqu’elle mange et boit, que sans honte ni regret elle abandonne ses déchets, elle existe.

Lorsqu’elle reste bêtement là, dans l’existence et dans l’attente, et qu’en retour les mots de l’autre heurtent ses oreilles, elle ne sort pas de l’existence mais n’attend plus. Elle s’en va, n’importe où, au loin, tout au fond d’elle où elle espère trouver ce qu’elle ne trouve jamais. Lire la suite


Le vert était venu. Bourgeons et fleurs éclatent. La glycine, le lilas, les muguets s’affirment au même instant. L’anomalie de ces floraisons simultanées surprend, enchante ou inquiète. Joie colorée du printemps après un âpre hiver, anxiété de ce changement subit que des orages déjà soulignent. Malgré ces brusqueries du climat, le rouge-gorge picore avec sa distinction naturelle, le merle, en fin de journée, module les accents de son monologue au sommet de l’arbre, cependant que des escarmouches opposent la pie et la corneille.

Rien de très particulier en cette fin du mois d’avril, si ce n’est une certaine tension dans l’air et des réactions à fleur de peau chez les humains. Ces derniers se partagent, en proportions presque égales, entre ceux qui espèrent s’accommoder et ceux que des bouffées d’aigreur animent encore. Tous se plaignent du coût de la vie, toujours en hausse. « Normal, chacun veut plus et on n’est pas gouverné ! » Le leitmotiv est quasiment général. Lire la suite


A un ariete sempre focoso, tra due temporali

Pour Emily

(…)

Dans quel pays, dans quel district C’était tout au bord de la mer Depuis j’ai oublié laquelle Sous le soleil exactement Pas à côté, pas n’importe où Sous le soleil, sous le soleil Exactement juste en dessous.

(…)

Serge Gainsbourg

Ce matin, la tempête s est enfin calmée. Il y a encore quelques nuages et un peu de vent.

Le vent est tombé, j’irai à la plage, mais je n’irai sûrement pas me baigner. J’aurais préféré rester bouquiner dans ma chambre. Écrire mon journal tranquille. À la plage, il y a le sable qui s’insinue partout et ce type qui suit des yeux le moindre de mes gestes.

Ce n’est pas un G.O, c’est un GPS, une vraie balise satellite ce type. Collant. Comme le sable ce matin. Une vraie poix. Lire la suite


Ils l’ont eu rapidement. Par surprise. Ils le tiennent et ses prières n’y feront rien.

Ils l’ont mis nu, bien sûr. C’est ce qu’ils font tout de suite.

Nu, pas comme au jour de sa naissance mais dans des postures de magazines défendus, ces images obscènes que les gens de cet Occident sacrilège feuillettent en ricanant dans leurs chambres tapissées de héros de télévision. Chez un cousin, il a vu des vidéos de ces pays qu’il croit basculés dans la perdition. Ces pays impies. C’est ce qu’on lui a dit. C’est ce qu’il se dit.

Et ce qu’il vit maintenant ne fait que renforcer ses convictions. Les imams sont des sages, c’est ce qu’il se dit aussi. Et mille fatwas ne suffiront pas à assouvir leur haine. Lire la suite