Il fut un temps, pas si lointain, où les « Rouges » étaient dépeints par leurs adversaires sous les traits de monstres à la mine patibulaire, un couteau planté entre les dents, les yeux injectés de sang-dragon… Dans cette caricature, la couleur traduisant la colère nourrie par les uns à l’égard des sanglants desseins imputés aux autres et, le révolutionnaire projet prolétarien de ces derniers, est la même, ce qui est un peu confondant, quoique…

Plus récemment, rejouant la chute de l’antique cité de Jéricho, les murs de la forteresse communiste s’effondrèrent et le haut teint carminé des tenants de la révolution d’Octobre pâlit sous les coups de sévères anémies endémiques. Les « Rouges » devenus rosâtres, l’habitude de les associer à de terribles effusions d’hémoglobine s’affadit un peu elle aussi, sans toutefois se déliter complètement : la mémoire picturale et celle du soupçon obligent… Lire la suite


C’est effrayant : être en vie, cela signifie avant tout se demander si oui ou non on sera  encore en vie dans une heure.                       .                    

Jacques Sternberg, Le Cœur froid

 

Au sortir d’une léthargie qui l’avait plongé dans  différents bains de sang aussi incongrus qu’inquiétants, Fred Kador réintégrait ce qui était son chez soi : une des centaines de logettes quadrillant le vaste dortoir de la Hearternity Ltd. Rien de très reluisant ni de très personnel, mais bon, quelle importance ? Fred se sentait suprêmement détaché des choses de ce bas-monde… Et puis, sa conception du bonheur n’obéissait-elle pas au sain principe de changements ténus dans la continuité ? Allons, se dit-il, tout va bien et tout ira bien, la vie suit son cours ainsi que se poursuivrait un rêve éveillé… Lire la suite


Une rue d’Ixelles, à proximité du cimetière du même nom et des cafés qui lui font face en une complicité silencieuse. Ou bruyante, cela dépend. Parmi eux, La Bastoche qui m’avait vu pousser sa porte vitrée aux différentes périodes de ma vie, depuis l’université où nous refaisions le monde jusqu’à ces moments où nous cherchions seulement à le représenter. Ou plutôt : le maquiller.

Dans un studio, quatre ou cinq hommes, une ou deux femmes encore jeunes assis à une longue table ou debout autour d’elle, s’agitant à lancer des idées, gamberger, griffonner des croquis sur un tableau Velleda. Lire la suite



« C’est quoi une vie d’homme ? C’est le combat de l’ombre et de la lumièreC’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… Je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté »

Aimé Césaire

Ce matin encore, il est là. À 200 mètres, je l’aperçois. Ou plutôt non, je ne le vois pas encore mais je sais que je vais le voir. Comme hier, comme avant-hier : un trait gris dans la nuit noire. Toutes jantes pressées, j’approche du carrefour.

Triangle sur pointe : freiner les chevaux vapeur, marquer un temps d’arrêt avant de m’engager dans le grand rond-point.

Je relance l’auto, elle obéit à mes gestes qui eux-mêmes obéissent aux injonctions qui transitent de mes nerfs au cortex. Merveille, nos petites mécaniques assemblées fonctionnent à merveille. Je ne me suis pas trompée de pilule ce matin. Lire la suite



Ce matin-là, il décida de se mettre sur son trente-et-un, comme on disait chez lui. Il enfila son plus beau costume, noua sa plus belle cravate ramenée de Rome, qu’il étala avec soin sur sa meilleure chemise blanche. L’heure était à la cérémonie. Comme beaucoup d’autres, il venait d’être victime de ce qu’on appelait dans le monde des affaires une rationalisation. Le grand groupe pétrolier dans lequel il travaillait en qualité de petit cadre commercial avait bien fait l’année précédente de plantureux bénéfices et ses dirigeants s’étaient vu octroyer d’impressionnants bonus de rémunération, mais dans le site où il se trouvait, il avait été déclaré en surnombre. On l’avait viré proprement, avec un petit pécule de départ. Le CEO avait tenu un discours marqué du sceau du réalisme le plus direct : « Ça a été bien pour nous l’année passée, mais la conjoncture n’est pas belle, et les temps qui viennent seront évidemment (il avait insisté sur « évidemment ») plus durs. Nous avons donc dû procéder à des compressions de personnel, afin de sauvegarder l’essentiel, notre société, à laquelle nous sommes tous très attachés ». Il y avait eu quelques applaudissements et davantage de huées. Le CEO était alors monté dans sa grosse Mercedes, pour rejoindre le jet privé qui devait le conduire dans une des îles des Caraïbes, où il allait goûter à un repos bien mérité. Lire la suite


La poubelle accepte tout, au contraire de l’homme. Qui pratique le tri sélectif, y compris dans les miracles de la vie. On ne s’étonnera pas que l’homme soit si seul et si vide. C’est la revanche de la poubelle de ne l’être jamais. Un rien la comble, tout la déride.

Un mégot, un programme télé : à lui seul, ce conclave libère une fumée vaticane.

C’est un moment intime, à l’abri des regards, et d’une portée si mystérieusement commune qu’on dirait de la religion. Lire la suite



Cela se produisit le jour où il apprit que le titre Fortis, qui peu de temps auparavant valait encore trente euros, ne valait plus qu’un euro cinquante. Comme chaque jour, Julien se rendait pour déjeuner dans un restaurant des Galeries Saint-Hubert lorsqu’il vit en face de lui une femme admirable qui déambulait avec un petit chien en s’attardant aux vitrines. Il se dit instantanément : « C’est Maria Malibran ! ». Il ne savait d’où lui venait cette inspiration qui dans une perspective rationnelle, pouvait paraître absurde, mais lorsqu’il se fut assis dans le restaurant, il ne put s’empêcher de se relever et d’aller jeter un coup d’œil dans la galerie où, l’apercevant de loin, il se redit : « C’est Maria Malibran ! ». Il regrettait de n’avoir pas sur lui un tensiomètre, car il sentait son visage brûlant et pensa que la crise boursière lui dérangeait décidément le cerveau, et surtout la tension. Il songea au mémoire de fin d’études qu’il avait consacré cinquante ans plus tôt aux amours d’Alfred de Musset. Les phantasmes de la jeunesse revenaient avec le trouble que lui causait l’effondrement du titre Fortis. Son grand tort, à n’en pas douter, avait été d’abandonner l’enseignement quatre ans après avoir terminé ses études de philosophie et lettres. Il avait cru à l’époque qu’il pourrait vivre de sa plume. Il venait de publier un recueil de poèmes d’une belle facture, mélange d’Apollinaire, de Jean Cocteau et de Paul Éluard, qui lui avait valu des commentaires flatteurs dans un petit cercle d’initiés. Il avait aussi et surtout écrit le texte de cinq chansons qu’il avait envoyées à une célébrité de la chanson française. Mises en musique et chantées par cette célébrité, elles avaient eu un grand succès. Sa femme, qui était elle-même enseignante, l’avait poussé dans ce choix d’être écrivain à part entière. Ils étaient jeunes alors, pleins d’enthousiasme et d’illusions, ils croyaient dans la vie. Celle-ci n’avait pas été méchante avec lui. Il avait écrit quelques romans, couronnés par des prix littéraires qui avaient fait connaître son nom et lui avaient valu la réputation d’un « romancier zen ». Ses romans ne dépassaient guère la centaine de pages et ne comportaient ni histoire, ni personnage. Il racontait l’impermanence des choses, le temps qui passe, la précarité des certitudes, la prééminence du rêve, et l’aspiration au nirvana. Du coup, il avait été invité comme conférencier dans des cercles bouddhistes et avait écrit des articles qui, avec les cinq chansons, furent la source, une fois regroupés en volume, de l’essentiel de ses droits d’auteur. Maintenant il regrettait de n’avoir jamais adopté un état, exercé une profession, et d’avoir entraîné sa femme à démissionner elle aussi de l’enseignement. Celle-ci était morte depuis cinq ans ; il avait vendu leur belle maison de la banlieue sud pour venir s’installer dans un petit appartement au centre de Bruxelles, dans une rue bruyante où le bruit ne s’entendait pas tant il était continu, tandis que dans son quartier tranquille d’autrefois, une voiture qui arrivait en pleine nuit à un kilomètre suffisait à le réveiller. Son petit séjour et sa chambre débordaient de livres, il y en avait partout. Sans pension de retraite, il vivait principalement des revenus des titres Fortis qu’il avait hérités de son père. Maintenant que les actions ne valaient plus rien ou à peu près, il calculait qu’il pourrait encore déjeuner dans son restaurant habituel quatre jours par mois. Bref sa vie s’écroulait. Lire la suite