Le ventre bercé par les poissons d’eau douce, le marchand de pierres dormait.

Le mois de juin conjuguait l’humidité des pluies torrentielles de l’hiver et du printemps.

Théodore Tsaganos flottait dans le sfumato des vapeurs cumulées, la digestion perdue dans l’orchestration végétale du silence. Sa barque avait dérivé entre deux nénuphars géants, la pointe de sa coque soulevait mollement leurs corolles. Les jacinthes d’eau chatouillaient les bottines odorantes du trop marcheur, marchand de pierre. Englouti dans la jungle dégoulinante, le temps le mangeait.

Sur la rive, en amont Maria Sol immobile, l’observait pourrir, le cœur parasité de contradictions. Lire la suite


Ô toi, Seigneur de Babylone, qui règnes, à l’égal des dieux, sur le pays d’entre les deux fleuves pour le plus grand profit de son peuple, reçois ce poème, modeste contribution du scribe Kalakh, ton fidèle serviteur.

Jamais je n’oublierai ces jours funestes : J’en ferai toujours mémoire !… c’est par ces mots que mon ancêtre Uta-napishti avait, dit-on, l’habitude de clôturer le récit de la terrifiante aventure dont il fut, à la fois, le témoin et facteur. De génération en génération, mes aïeux en ont perpétué le souvenir par la parole, soucieux d’empêcher, à jamais, l’oubli de la recouvrir. Aujourd’hui, je suis heureux de pouvoir m’inscrire dans cette filiation de la mémoire en lui offrant un nouveau gage de continuité, puisque, initié par les prêtres du dieu Nabû à l’art de l’écriture, je suis en mesure de graver ce témoignage dans l’argile. Le poème que j’ai l’honneur de déposer à tes pieds n’a d’autre ambition que de restituer les événements tels qu’ils furent vécus et racontés, pour la première fois, par les survivants du drame. Un drame effroyable qui reçut le nom de Déluge. Jamais, auparavant, pareille catastrophe ne s’était produite – jamais plus, elle ne se reproduira à cette échelle – et c’est ici, en terre de Shin’ar, qu’eut lieu ce qui devait être la fin du monde, peu de temps après que les dieux aient créé les hommes pour les servir. Lire la suite


Deux personnages sont assis sur un banc, dans un square.

L’un : Que pensez-vous de la catastrophe humanitaire en Asie ?

L’autre : Qu’elle n’est pas humanitaire, mais humaine… Excusez-moi de faire cette précision : c’est une faute à laquelle les médias nous ont hélas habitués.

L’un : C’est l’aide qui est humanitaire, évidemment. Toujours est-il qu’une semaine après, on est encore loin de connaître le nombre des victimes, même approximatif, étant donné l’étendue du phénomène. On parle déjà d’une des catastrophes majeures de l’Histoire… Lire la suite


Voici vingt ans, il s’était envolé pour l’Indonésie avec un petit groupe de touristes. Il avait toujours rêvé de découvrir ces îles lointaines qui, durant son enfance et son adolescence, le fascinaient. Un voyage en Boeing 747 au départ de Paris. Des escales en Arabie, à Abu Dhabi, puis à Singapour et, enfin, l’arrivée à Jakarta. Que de souvenirs ! Et voici qu’en cette fin 2004, un tsunami venait de labourer toute la région, balayant des plages, des espaces, des pays qu’il avait découverts, ne serait-ce que par le hublot de l’avion. À cette nouvelle, il avait éprouvé un grand choc car, en fait, c’était un peu de son passé que le raz-de-marée avait, en quelques instants, complètement saccagé.

Certes, il n’avait vu ni la Thaïlande, ni le Sri Lanka, pas plus que la Malaisie ni le Bangladesh : mais ces sonorités d’Extrême-Orient éveillaient en lui, en écho, d’autres îles de là-bas qu’il avait abordées : Bali et Sulawesi, par exemple.

Les victimes que la télévision et les journaux révélaient au monde ressemblaient, à n’en pas douter, aux gens qu’il avait côtoyés avec un émerveillement chaque jour renouvelé. Lire la suite


Tous les matins, depuis des années, je rencontrais Charlie au coin du boulevard, devant la bijouterie. Tous les matins, il était là, assis sur son carton, son caniche noir entre les jambes, contrôlant les piécettes que les passants voulaient bien déposer dans son gobelet de Coke usagé. Tous les matins, en allant prendre mon train, je lui donnais dix cents.

Hier, 3 janvier, personne. Lire la suite


L’homme n’eut que le temps de jeter un dernier regard sur la place, avant d’être submergé. Dans une sorte de rêve, il revit devant lui la façade de l’Hôtel Métropole, et nota que les tables où il s’était si fréquemment assis et où, un instant auparavant, il comptait encore honorer le rendez-vous fixé flottaient désormais et commençaient à dériver vers les boulevards. Il entendait avec une grande précision, bien qu’ils fussent un peu étouffés dans le grondement général, les coups de la pluie diluvienne qui s’abattaient, comme pour le transpercer, sur l’élégant mobilier de la terrasse noyée. Il parvint à surnager quelques minutes, le temps de s’aviser que personne ne se présentait pour le secourir et pour le tirer jusqu’à une rive de toute façon inexistante. Autour de lui, des passants surpris par la rapidité de la montée des eaux avaient déjà coulé ; d’autres tentaient de gagner les rues voisines, espérant sans doute que des témoins agglutinés aux fenêtres des bâtiments les repêcheraient, mais leur progression était entravée par les innombrables objets, emportés par le courant, qui venaient vers eux et les heurtaient avec violence. L’homme respirait avec difficulté : il sentait que ses minutes étaient maintenant comptées. Soudain, une grande caisse le cogna. Il put la saisir et s’y agripper. Le carton gorgé d’eau ne tarda toutefois pas à éclater et à s’ouvrir. L’homme, dans une ultime vision, perçut que la boîte contenait des exemplaires du Da Vinci Code, ce livre qui, depuis des années, trônait au sommet des classements des meilleures ventes, en dépit des nombreuses dénonciations de ses inexactitudes (une preuve de plus que l’approximation paie davantage…) Cette découverte, que son esprit brouillé assimila, vu le contexte dans lequel elle survenait, à quelque chose de proprement macabre, ne manqua pas de l’achever ; et il ne résista plus quand il se sentit plonger définitivement. Lire la suite


Le déluge.

Devant nous, le déluge.

Devant : en face de ? en présence de ?

Le déluge : aujourd’hui ?

Le déluge : hier et demain ?

Oui, et davantage encore, dans le vaste espace de ce « devant ».

Et si « devant utilisé pour avant est un archaïsme » (Hanse), l’expression « devant nous », le déluge ne l’est jamais, un archaïsme, tant il (le déluge) ne cesse de se présenter, de s’imposer à nous et en nous. Avec un effroi toujours recommencé, toujours nouveau, souvent inattendu. Lire la suite


—Original Message —

From : nioman.pandhawa@brutele.be

Sent : Thursday, September 18, 2030 4 :24 PM

To : mangkunegara.sindusawarno@indonesianet.indo

Cc :

Subject : Message pour Grand-Père

Importance : High

 

Bruxelles, le 18 septembre 2030

À l’attention de M. Sindusawarno

Butigndi, Indonésie

Selamat Pagi ! Bonjour, cher ami et voisin de mon Grand-Père. Puis-je à nouveau solliciter ta grande gentillesse et te prier de lui rendre visite pour lui donner lecture de cette lettre que je lui adresse. Sachant que ta réponse sera positive, je t’adresse déjà mon plus chaleureux salut depuis la Belgique où je suis à présent installée, comme tu le sais. Lire la suite


Extrait des Chroniques de l’Abbaye des Sables à Saint-Idesbald

Daté de l’An de Grâce 1605

Dernier jour de janvier. Grand froid.

J’en suis persuadé : notre vénéré patron Idesbald aurait apprécié au plus haut degré le visiteur que l’Abbaye des Sables a accueilli pendant ces deux derniers mois de l’an de grâce 1604.

Au moment de rédiger cette page de notre humble vie quotidienne, mon regard se distrait du labeur de scribe dont j’ai la responsabilité au sein de notre communauté moniale.

Chaque jour, il me revient de narrer les événements survenus la veille. Mais ce matin, je ne parviens pas à concentrer mon attention sur le livre de nos chroniques. Lire la suite


Peut-être que quelque chose nous dérange en Eminem, nous blancs. Cela même qui, dans une Amérique découvrant le rock, dérangeait les contempteurs d’Elvis Presley, surnommé « Elvis the Pelvis » parce qu’il se déhanchait, sur scène, de manière… obscène. « Vraiment que ces sauvages fassent leur musique de sauvages mais que les blancs ne s’en mêlent pas ». Si cela était ce serait pire que du racisme, si c’est possible.

 

Alors l’emploi – très fréquent – du mot niggaz (nègres) chez les rappeurs blacks : autorisé au nom d’une espèce d’autodérision cyranienne (« Je me les sers moi-même avec assez de verve »)  mais censuré si c’est d’un blanc qu’il émane – très rarement, par exemple dans la chanson « Rock City », et d’ailleurs pas en tant qu’insulte. Alors l’homophobie – banale à pleurer – stigmatisée, le sexisme – affligeant comme partout – pas pardonné, comme si on demandait plus à Eminem qu’aux autres rappeurs sous prétexte qu’il est blanc. Avec un paternalisme plus que douteux, on laisserait passer les outrances verbales des noirs au nom d’une espèce de fragilité, d’irresponsabilité, « car ils ne savent ce qu’ils font ». C’est bien ce que je disais : pire que du racisme. Lire la suite