Shakespeare ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi, votre Shakespeare ?

Roméo et Juliette, Othello, Macbeth… Rien d’autre que ce que nous lisons chaque jour dans nos journaux. Des petites histoires d’amour qui finissent mal, du cœur et du cul, de la violence, de la passion, de l’ambition. Haine, vengeance et mort.

Rien de neuf sous le soleil. Ouvrez « Voici » ou « Détective », allumez la télé, vous verrez si je n’ai pas raison. Souvenez-vous de Dallas, il y a quelque vingt ans, de Côte Ouest, de Dynasty. Lisez les bio autorisées ou non des grands de ce monde. Toujours le même topo. Lire la suite


I turn my face to

From wherever the wind blows

Is it worth so much to try ?

Stina Nordenstam, Fireworks.

Un assemblage de triangles bleus et rouges, se découpant sur le ciel d’été : c’était tout ce que Jean-Louis voulait voir en ce moment. Cette restriction volontaire de son champ de vision était censée le distraire, mais à présent il lui apparaissait qu’il avait été bien naïf d’espérer oublier quoi que ce soit en se concentrant sur le ballet solitaire d’un cerf-volant. Ce foutu module de toile tendue n’avait réussi qu’à lui rappeler que bien des choses ne tiennent qu’à un fil. Lire la suite


« Enlevez les couvercles, chiens, et lapez ! (Les convives découvrent les plats, qui sont pleins d’eau chaude.)

« Que veut dire Sa Seigneurie ? »

« Puissiez-vous ne jamais assister à un meilleur festin, vous tous, amis de bouche !… Fumée et eau tiède, voilà toute votre valeur. Englué et souillé par vous de flatteries, je m’en lave en vous éclaboussant le visage de votre infamie fumante ! (Il leur jette de l’eau chaude à la figure.)

[…] Lire la suite


Entendez-vous la mer ?

Entends-tu la mer, Pierre ? Non, vraiment…

La sens-tu encore, Pierre ? Sens-tu encore les flots monter du sol, gonfler le plancher et le soulever ? Les vagues s’élever sur la scène et, là où elle finit, à l’extrême bord du monde, le battement du ressac ?

Pierre, où es-tu ? D’où viens-tu ? Que t’est-il arrivé ? Aurais-tu atteint la fin ? La fin du combat ? La fin du spectacle ? Lire la suite


Le plus grand homme de théâtre de tous les temps est déchiré.

William est jaloux de Shakespeare. L’autre a tout et lui n’est rien. Son alter ego est un personnage, et lui n’est personne. On s’est même demandé s’il avait jamais existé. La rage au cœur, il crie vengeance. Il insinue l’air de rien : — « Orson Welles a réalisé un Othello qui est devenu la référence. »

Shakespeare, entamé, se défend : — « Sans mon texte, il n’y aurait pas de film. Où est le mal de se retrouver en mieux, ou du moins de revivre ? » Son mauvais génie le tourmente mais il répond : « Mon poème est si fort qu’il a poussé un autre à devoir trouver une fortune pour le réaliser. Le grand imagier en question s’est couvert de dettes. On se ruine pour moi. »

William sussure : — « Trône de sang de Kurosawa est sans doute à jamais le Macbeth le plus convaincant. » Lire la suite


Voici donc Shakespeare posant son Théâtre du Globe sur les bords de la Senne, pour une représentation impromptue de Jules César. « Moi, je suis immuable comme l’étoile du Nord / Dont la constance et la fixité / N’ont pas d’égales dans les nues », clame l’acteur jouant le rôle du Conquérant, quand une voix des Caraïbes lui répond : « Mais un homme sauve l’humanité, un homme la reclasse dans le concert universel, un homme marie une floraison humaine à l’universelle floraison : cet homme, c’est le poète. »

Shakespeare opine en se grattant la tête : oui, dans les bruits et les fureurs de l’époque actuelle, c’est cela que doit être son Théâtre du Globe ! Lire la suite


La nuit m’avait surpris. Elle mêlait son encre au brouillard qui me collait depuis Londres où l’on m’avait envoyé en reportage. Je ne devais pas être loin de Stratford, mais j’avais perdu ma route. On aurait dit que les panneaux de signalisation devenaient en plus en plus imprécis. En désespoir de cause, pour demander mon chemin, je suis entré dans une auberge. Quelques clients, des bribes de musique, beaucoup de fumée, des conversations feutrées, un comptoir garni de grandes pompes à bière en porcelaine, des odeurs de lard et de chou. Je me suis laissé tenter. Je me suis fait servir à manger. Quant à la route pour Stratford, on m’a rassuré. Le vent allait se lever. Demain, le temps s’éclaircirait. Ce serait une belle journée froide et lumineuse. Je n’aurais pas de peine à m’orienter. En une petite demi-heure, je serais à destination. J’ai attaqué le plat qu’on venait de me servir. La faim rend tolérant. Je l’ai trouvé bon. C’est alors que j’ai remarqué un grand gaillard, assez beau, style aristo dans la dèche, bottes d’équitation avachies et veston de tweed élimé, qui, au comptoir, draguait la serveuse. De temps en temps, il me dévisageait. À peine a-t-il vu que mon assiette était vide qu’il s’est attablé devant moi, à califourchon sur la chaise :

— Les soirées de brouillard sont particulièrement longues ici, surtout quand on est seul. Si nous jouions aux cartes ? Vous m’offrez une bière et je vous tiens compagnie. Lire la suite


Dans les rues d’El Jadida, un jeune Maure qui croit à l’amour s’avance, le cœur battant la chamade, il se rend à son premier rendez-vous amoureux aux remparts de la ville, Aïcha, celle qui porte le même nom que la femme du prophète, la plus belle, sauvage dans sa douceur, humble et révoltée comme une pouliche, l’attend à la Porte de la Mer, jamais Othello n’avait deviné qu’Aïcha l’aimait en secret depuis des jours et des jours, qu’elle attendait chaque soir qu’il passe afin de ressentir en elle un trouble délicieux, et cachée par son voile aux yeux des villageois mesquins, elle souriait à la naïveté du jeune garçon, qui ignorait, mais plus pour longtemps, qu’une femme le désirait, aussi lorsqu’Othello s’aperçut enfin que la plus belle d’El Jadida se trouvait régulièrement sur son chemin, oui, il rougit (les garçons ont moins d’audace que les filles en ce domaine, on le sait), Lire la suite


Tout un passé submerge, tout le passé débarque. Il prend les couleurs d’aujourd’hui, quelle que soit la vigueur des images qui furent, l’une cache l’autre ou mord sur la mise en page. Marmelade au passé présent.

L’arbre abattu a franchi le ruisseau.

Hitler, et les bras se lèvent. Staline, et les poings se nouent. Mao, et l’esprit se gèle. Quant aux sectes et aux croyances, elles se veulent dominantes, condamnent puis tuent. Dans le bruit et la vitesse, Shakespeare s’amplifie et l’on remplace l’assassin par la terreur diffuse. Elles étaient trois sorcières, ils sont tous kamikazes à l’infini et angoisse à chaque heure. Lire la suite