À Benoît Verhaegen, cette fiction

Ils s’étaient donné rendez-vous « À la Mort Subite ».

Au téléphone, Pierre-Paolo avait dit :

— Vous savez, Bertrand, d’où ce café tient son nom ? J’ai longtemps cru qu’il y avait jadis une entreprise de pompes funèbres voisine. Mais ce n’est pas ça : la mort subite êtait, est peut-être toujours, une technique pour accélérer les parties de cartes. Les clients devaient y recourir avant de retourner précipitamment au boulot à midi ou le soir chez eux…

— Ça tombe bien, avait répondu Bertrand, nous n’aurons pas beaucoup de temps, nous non plus…

Bertrand avait été invité à intervenir à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer sur les atrocités dans le nord-est du Congo. Des femmes avaient été violées en public, des hommes avaient été forcés de pratiquer l’inceste sur leur mère ou leurs filles, des actes de cannibalisme avaient été recensés. Atrocités en Ituri, tentative d’explication. Au téléphone, quand Bertrand lui avait fait part du titre de sa communication, Pierre-Paolo avait pensé : Tentative d’expiation… Lire la suite


L’un : Ce n’est pas une douleur, non, pas vraiment, ni une souffrance, plutôt un mal, le Mal, le fameux Mal dont j’entends parler depuis que je suis en âge d’entendre parler de ça, ce truc terrible qui remonte à Adam et à Ève, la vieille culpabilité d’être, le Mal absolu qui, pour le coup, a frappé la Belle Gigue, le pays des danses tordues et des pas de côté et de travers, le vieux sol des cons promis et des cons descendants, la Saloperie Suprême, et c’est si affreux, si pénible, si moche, si dur, si cruel, si barbare, si poignant, si tuant, si dégueulasse que je ne sais pas, que je ne sais plus comment il faut appeler ça ! Lire la suite


C’est un mauvais rêve, Léa. Un camion mauve, ça n’existe pas. Et qu’est-ce qu’il y avait dedans ? C’est à la foire qu’on voit des voitures et des fourgonnettes de toutes les couleurs. Avec des enfants dedans. C’est certainement à cela que tu penses : un carrousel comme sur la grand-place. On ne pleure pas pour des choses pareilles. Lire la suite


Il était là comme un con, au fond de son trou, à l’hôpital, probablement, c’était la seule chose dont il était à peu près certain, tous ces bruits étouffés, ça devait être l’hôpital, pas une prison, non, ni sa chambre, ni rien de ce qu’il connaissait, ses cambuses qu’il avait un peu partout, comme ses cabanes quand il était gamin, des refuges où il aimait se cacher, dans les fougères, dans les arbres, dans les genêts, même dans les fondations des maisons en chantier, il en avait fait des forteresses invisibles, où il se planquait et attendait les sauvages qui allaient certainement arriver, qui allaient l’attaquer et contre lesquels il allait devoir se battre, résister, résister aussi longtemps qu’il pourrait, tenir le siège le plus longtemps possible jusqu’à ce que la cavalerie intervienne, sabre au clair, ou alors ce serait Alamo, le dernier rempart, la dernière charge et lui, cloué contre le dernier mur, percé de mille baïonnettes, embroché, anéanti, c’était ça qui l’attendait, cette dernière chasse à courre, alors il s’était préparé des ultimes casemates pour ce jour-là, pour quand ils lanceraient, eux, les chiens de garde, la meute, le dernier assaut et ce serait l’hallali, sans risque. Lire la suite


Salut. Je m’appelle Pauline. J’ai onze ans. Je vais à l’école. J’aime bien la lecture, le calcul et la natation. J’aime aussi les balades à vélo. Et la télé. J’adore regarder les séries. Friends. Dawson. Navarro.

Et Dutroux.

Dutroux, c’est pas une série comme les autres. C’est pas après les pubs. C’est avant. Pendant les infos pour les grandes personnes. Là où elles zappent quand c’est des nouvelles politiques et où elles dézappent quand c’est Henin-Clijsters ou les inondations ou les accidents d’avion.

Ou Dutroux. Lire la suite


Puis-je suggérer de laisser en blanc la partie de la revue consacrée à « Dutroux, au fond ». Ce serait non pas une manière de repli frileux, mais une façon d’exprimer l’inexprimable.


Sait-on tout de Dutroux ? On serait tenté de le penser, à voir les milliers de pages qui ont déjà été noircies à son propos, et les heures d’émission qui lui ont été consacrées. À la réflexion, on a plutôt le sentiment inverse. Que l’abondance a saturé l’investigation, que la récolte de détails précis a empêché l’élucidation de l’énigme qu’il matérialise. On a beaucoup parlé de « réseaux » à son propos, et on n’avait pas tort de le faire. L’erreur a consisté à entendre la notion de réseau au sens étroit du terme. Dutroux s’inscrit dans un réseau, bien évidemment, mais qui est aussi vaste que la société dont il est l’épouvantable symptôme. Et cette société est la nôtre, malheureusement pour ses victimes et pour nous.

Pour qu’un Dutroux sévisse, il faut que ses vices aient d’abord été intégrés. Il est, on le voit bien, un pervers sexuel actif agissant dans un milieu sans aucune régulation organique. Il se sait à l’abri de toute sanction sociale, dans cette espèce d’indifférence molle qui caractérise nos comportements soi-disant intimes, qui ont au demeurant cessé depuis longtemps de l’être. Lire la suite



Je me sens étrangement bien, ce soir. Allongée au bout d’une journée torride. Engourdie et légère à la fois, je flotte sur le radeau de coton où Luc m’a déposée avec tant de douceur que je me suis sentie précieuse et rare. Dans mon demi sommeil, des chiffres s’écrivent sur un tableau noir, et un homme, un petit homme gras et hilare, les lit à voix haute en pointant sa règle sur moi. Un enfant sur cinq souffre d’obésité. C’est tombé sur les voisins. Mes enfants sont maigres à se demander comment leurs os tiennent ensemble, et Grégory a les chips qui lui sortent par les oreilles dès qu’il vient chez nous pour une bataille d’eau perdue d’avance. Une italienne sur trois n’a pas d’orgasme. Je ne suis pas italienne. Un homme sur cinq souffrira du cancer de la prostate après 40 ans. Luc en a quarante trois. Le petit homme me regarde fixement, dès qu’il se détourne du tableau. Il n’arrive pas à me coller. Un couple sur trois finit par divorcer. Cela ne nous arrivera pas. Il veut me coincer dans ses statistiques forcément truquées, me mettre dans la colonne de ceux qui confirment les règles. Il rit, persuadé qu’il va y arriver. C’est juste une question de patience. Il dit j’ai des chiffres, j’en ai pour tous les goûts. Je préférerais qu’il trouve. Sans trop tarder. J’ai un peu peur qu’il s’énerve. Deux politiciens sur quatre ont commencé leur carrière dans l’alcool. Selon une autre source, deux sur quatre profitent de leur position pour s’envoyer en l’air. Luc ne croit plus à la politique, il côtoie le secteur culturel depuis suffisamment longtemps, il a fait le tour de la question. Lire la suite