Qu’il y a loin, entre l’imagination et le fait !

André Gide, Les Caves du Vatican

L’idée de commettre un crime gratuit était venue à Frédéric Chenal à la lecture des Caves du Vatican. Il avait lu le livre d’André Gide à de multiples reprises et, chaque fois de plus en plus fasciné par le curieux personnage de Lafcadio Wluiki. À cet assassin imaginaire, il ne reprochait en somme qu’une chose : ses remords, ses tourments d’avoir tué un inconnu. Il était sûr que lui, il n’en aurait aucun lorsqu’il finirait, tôt ou tard, par passer aux actes.

Cela devait avoir lieu, comme dans le livre, à bord d’un train, quelque part en Italie. Et il n’y aurait personne, personne, susceptible de le confondre un jour. Lire la suite


Ainsi donc, j’ai eu deux sœurs. Elles étaient déjà là à ma naissance. Entre les internats et les prisons plus sérieuses, elles n’ont pas eu beaucoup de temps pour côtoyer la vie. L’aînée exerce, depuis vingt-cinq ans, ses redoutables talents de pharmacienne. Elle est agressive et cultivée, un mélange qui a fait fuir ses maris successifs. La seconde est plus irrémédiablement enfouie que dans une tombe. Celle-là, j’aurais pu l’aimer.

Elle n’avait pas encore dix ans quand mes parents ont décidé qu’elle était vraiment trop malade et qu’il fallait la faire soigner. Je ne savais pas de quelle maladie il s’agissait et quand j’interrogeais la principale intéressée elle me regardait de ses grands yeux lointains – le silence même. Le mutisme, le goût pour les cachettes où l’on baigne dans l’ombre, les convulsions le soir quand on allumait les néons, l’habitude de s’enfoncer des bâtonnets dans tous les orifices, le dégoût de la viande et des laitages, la constipation volontaire, sont certainement les symptômes d’une grande méfiance à l’égard de la vie. Mais cette méfiance était le comble de la lucidité. Fallait-il pour autant mettre Nathalie en observation prolongée dans la clinique du docteur Quinard ? À Notre-Dame-au-Bois ? Lire la suite


À Annick B.,

Réapprendre à accueillir la clarté du jour, à sentir l’air libre courir sur sa peau, à esquiver les bêtes féroces dépêchées par l’ange bleu, à lire entre les lignes des propos disgracieux, réapprendre à s’ouvrir en toute confiance, à laisser les doigts de Michèle vagabonder dans les cheveux, à faire de sa bouche un nid de myrtilles, relire Une Saison en enfer et Faulkner, délier les nœuds qui étouffent la gorge, repasser en accéléré les estocades de l’irrémédiable, la musique funèbre du coup de grâce tout en s’efforçant de calmer une mémoire qui saigne, faire une étude sur les concepts de mal, de sincérité, de conscience, de sensibilité, de cruauté, d’indifférence chez les protestants calvinistes dont se réclame l’ange bleu, lancer des yeux révulsés au passage des pseudo-anges sans aucunement y inclure l’ange bleu à qui on laisse toutes ses chances, retrouver le nord, surtout le sud pour danser avec des vahinés, enduire son corps de lait de noix de coco et ramener la lune au bout d’un diapason… Convalescence, retour dans les cercles de la vie, pansement apposé aux blessures, travail de cicatrisation, la femme revient à la lumière, à cloche-pied, une jambe, guettant l’aurore, prête à s’élancer vers le nouveau, l’autre, prisonnière des glaces du passé, attendant un signe de la femme-ange. Lire la suite


Le verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.

René Char

De la maladie du manque à la santé de l’excès

Et si au lieu de faire état des manifestations de la psychopathologie de la vie quotidienne on témoignait de sa santé ?

Si au lieu de donner la parole au mal, on la donnait au remède ?

À l’écriture en tant qu’elle est action guérisseuse ? Lire la suite


Sans grand risque de me tromper, je crois qu’il est permis d’affirmer que ma conduite, durant près de trente-neuf ans, fut, si pas irréprochable, du moins largement acceptable. Enfant craintif, je fus un fils aimant, un élève consciencieux, un étudiant doué, un fiancé risible, un mari attentionné et un père exigeant mais juste. Cela est vérifiable pour une part aux archives de l’État, pour une autre part parmi les souvenirs de la famille Fernémont, si tant est que ces souvenirs soient un jour réunis et accessibles au public.

Excepté une déplorable tendance à la colère, mon entourage n’a guère eu à se plaindre de moi. J’ai le sentiment de m’être la plupart du temps effacé devant les autres, de m’être plié à leurs exigences de vie, d’avoir beaucoup travaillé pour favoriser leur existence. Non vraiment, je ne vois que ces colères périodiques, injustifiées, soudaines, puissantes, difficiles à endiguer qui aient pu annoncer comment, en quelques semaines, je suis devenu tel que vous faites aujourd’hui ma connaissance. Lire la suite


J’ai l’impression d’être un lapsus de la vie. Comme un mot qui sort pour un autre, et au mauvais moment.

Ce n’est pas moi qui devais être là. Et je ne sais pas à la place de qui. Mon nom n’est visiblement pas le mien. Lire la suite


Si avoir le sens de l’orientation consiste à disposer mentalement un endroit par rapport à une direction, je ne dois pas être très douée pour ce genre d’exercice. L’un des deux éléments m’échappe toujours. Aujourd’hui, si je connais la destination, si je parviens à la visualiser, c’est la direction qui me semble moins sûre. Parfois, je suis consciente de l’emplacement très précis où je me trouve sur le globe mais j’ignore où je dois me rendre, ce qui revient au même. Au fil du temps, j’ai fini par m’habituer à cette sensation de malaise qui, à chaque croisement, ne fait qu’accentuer mon désarroi. Lire la suite


Une foule d’indices préliminaires, prenant tout naturellement après coup valeur de symptômes, avaient, les dernières années, assez indiqué la tendance. Ils étaient d’ailleurs si nombreux, ces indices, et si nettement tracées étaient leurs perspectives, qu’à un certain point de l’analyse, les conclusions s’imposaient d’elles-mêmes, sans qu’il fût encore besoin de dégager aucune autre déduction ni de procéder à un examen plus serré. En somme, les faits se reliaient les uns aux autres sans résistance, puisqu’ils se ressemblaient tous. Comme toujours en ces matières, les démonstrations administrées et les exemples suivis, par quelque bout qu’on les prenne, étaient lourds : quoi qu’on en pense, la domination d’un côté, et la soumission de l’autre, ne sauraient être si subtiles qu’on pourrait escamoter durablement leurs véritables natures. L’augmentation de la teneur en arsenic dans l’eau potable pour remercier l’industrie minière d’avoir financé l’élection d’un Président américain ; l’abattage de millions de bêtes sans que personne ne s’avise encore d’en annoncer la fin ; la réclusion de cobayes filmés en continu dans un préfabriqué entouré de vigiles (mais pour quelle expérience ? et en vue de quel résultat ? sinon ceux de prétendre mesurer en temps réel et images à l’appui la veulerie des spectateurs…) ; prôner, le temps d’une élection, le renforcement de la sélection à l’école sous prétexte de « refuser les dogmes, les barrières idéologiques ou les intérêts corporatistes » ; en pleine période de fonte de la calotte glaciaire, voire des neiges éternelles, l’annonce de prospections pétrolières dans le désert de l’Arctique ; l’introduction d’espèces dans des lacs africains, dont la pêche s’avère certes rentable, mais qui causent la disparition d’autres espèces de poissons et dont le fumage provoque la déforestation des alentours qui, à son tour, par l’envasement des eaux, compromet la productivité des lacs et ainsi la rentabilité de ces introductions ; le crédit apporté par les partis dits de gauche aux bobos et aux lilis bien pourvus plutôt qu’aux laissés-pour-compte, sacrifiant ainsi le but aux opportunités et la mémoire à l’amnésie ; sans compter les manipulations génétiques pratiquées au nom de la liberté individuelle et du commerce, ou le maintien d’une surchauffe économique tandis que le climat se dégrade précisément à cause de cela : tels étaient les grandioses paradoxes, autant que les formidables stigmates, que l’actualité des jours à écouler déversait sur un quotidien sans grandeur, où le prix à payer pour y demeurer était sans commune mesure avec le coût, même hautement estimé, des reniements à accepter pour s’y maintenir. Lire la suite


Il croyait bien avoir trouvé la solution. Le problème de Schwartz n’en était plus un. Il avait toujours été convaincu que seul le raisonnement pouvait venir à bout de l’énigme, comme on la nommait entre spécialistes.

« Je dois prévenir Charles », se dit-il. Charles était son assistant préféré. Que de fois n’en avaient-ils discuté, en séminaires ou lors de colloques à l’étranger. Il soupira et la formule éculée, que tout homme emploie un jour, lui traversa l’esprit : « C’était le bon temps ».

Non que le problème de Schwartz fût une obsession, il avait résolu, au cours de sa vie, tant d’autres questions, fait progresser les connaissances, développé tant d’autres raisonnements, mais Schwartz fut toujours ce point noir sur l’horizon. Il sourit… pas le sien uniquement ou celui de sa génération, l’illustre et redoutable physicien germanique était un homme du XIXe siècle. À croire que celui-ci avait mijoté ce coup tordu pour tous les chercheurs à venir. Lire la suite


Lors de mon somniloque, j’avais tenté de décrypter le monologue de son visage, aux traits fins, aux cheveux grisonnants, qu’illuminait un indéfinissable sourire, pendant qu’elle nous observait à la dérobée, sans lever les yeux de son livre qu’elle dévorait avec une attention fervente et couvrait d’une écriture adroite, ténue et serrée, annotait de pattes de mouche anguleuses, qui s’apparentaient à des pictogrammes ou à des signes cabalistiques que seuls peuvent décoder, en consultant un grimoire, les experts graphologues, et avant les experts judiciaires, appelés experts-écrivains, habitués à déchiffrer des écrits en curieux caractères qui n’appartiennent à aucune langue connue. Ce n’est pas le texte en priorité qui l’intéressait. Alice, en effet, ne lisait pas pour comprendre mais pour voir et pénétrer la charpente et l’architecture du corps, qu’accotait le choix de livres d’Anatomie comportant des illustrations en couleurs qui reproduisent toute la physiologie de la carcasse humaine. Elle était fascinée par les planches médicales en relief dans lesquelles elle se mirait comme si elle était projetée à l’intérieur de sa chair soudain visible à l’œil nu. Elle scrutait sans ciller, comme sur une radiographie, les méandres internes de son organisme qui exhibait en coupe ses nervures. Elle étudiait (de face, de profil, de trois quarts) la géométrie des fibres musculaires, la découpe des réseaux artériels et veineux, les amples voies d’excrétion et de circulation, l’orientation des stries de la paroi gastrique ou le dessin des papilles de la langue. Ainsi que les lobes cérébraux, les ventricules, les deux hémisphères, le cervelet dont l’ablation n’annihile aucune fonction motrice mais les perturbe toutes, et dont elle s’évertuait au jour le jour à saisir le bon fonctionnement. Lire la suite