— C’est que notre vieux monde se démonde, Monsieur le philosophe…

— Encore une chopine de vin nouveau, Rameau ?

— Non merci, j’ai bu beaucoup déjà. C’est bientôt l’heure du grand dérèglement des comptes, le grand chamboulement approche…

— Il te monte à la tête, ce pot de beaujolais ? Tu veux autre chose ? Une partie d’échecs, peut-être ? Lire la suite


La voisine a ses règles. Le jeu de Monopoly aussi. Le Code de la route impose les mêmes règles à toutes et tous. En 1628, René Descartes, préoccupé de la direction de notre esprit, a rédigé pour celui-ci des Règles. Il existe la Règle d’or, et la règle de calcul. L’écolier souligne en utilisant une règle. Les moines bénédictins observent la règle de saint Benoît. Mais observer n’est pas tout : ils appliquent la règle qu’ils observent. Toute assemblée a son R.O.I. : son Règlement d’Ordre Intérieur. La voisine est par ailleurs réglée comme du papier à musique. Régler la note. Régler son compte. Messieurs ! Réglons nos montres. Yes, Sir ! Tout est réglo. Régulé. Réglé. Tout dans le monde, depuis les planètes qui se meuvent, jusqu’aux étoiles qui fixement nous pointent de leurs milliards d’yeux, tout est naturellement réglé. Lire la suite


Dimitri restait connecté en permanence.

Connecté à quoi, à qui ? Au monde, avait-il coutume de penser. À ses amis. Les vrais, de plus en plus rares, et tous les autres, ceux des réseaux sociaux qu’il fréquentait. Il sentait dans sa poche le poids et la douce chaleur de son smartphone dernière génération, contre sa cuisse, et ça le rassurait. À tout moment, quelqu’un pouvait l’appeler, lui laisser un message écrit ou vocal, lui communiquer des images, des photos, des vidéos, des documents. Même seul, il n’était jamais seul. Lire la suite


Dès que cette fille bronzée, aux longues jambes, aux yeux brun vert, s’est approchée de moi, je me suis dit que je n’aurais jamais dû m’asseoir à cette terrasse, à cette heure de la journée, que malgré le soleil de cette fin d’après-midi il ne fallait pas porter des lunettes noires, que je devais me lever et partir… mais c’était trop tard.

Elle est là, devant moi, elle me regarde, je prends mon verre de vodka tonic et me concentre sur les glaçons qui tournent lentement devant mes yeux, mais j’aperçois quand même ses seins ronds qui dessinent le décolleté de sa courte robe brillante, du même gris acier que la carrosserie de ma nouvelle Porsche. Elle désigne le siège inoccupé en face de moi : « Vous permettez ? » Je détourne la tête : « Non, désolé ! » Elle tire le siège vers elle et s’assied. Je pense : « Elle n’a pas l’air d’une pro mais elle agit exactement comme si elle l’était », et j’évite son regard et sa bouche. Elle pose la main sur mon verre et l’écarte de mon visage. Je suis en tee-shirt et en jean, je porte un blouson métallisé, je suis mince et je me teins les cheveux. Je ne devrais pas paraître mes cinquante-quatre ans mais mes mains, peut-être ? Ou alors cet air agacé que j’ai pris trop vite ? Ou alors la vodka ? Mais c’est incolore et inodore, et c’est pourquoi j’en bois. Lire la suite


« Chi parla male, pensa male, chi pensa male, vive male. »

Nani Moretti, Palombella Rossa (1989)

Une beurette sexy est attablée à l’étage du Café Beaubourg avec son ordinateur portable. Seule. Je la remarque en choisissant une table avec Barbara Polla — on ne va pas inventer de noms.

moi : Oui, depuis qu’on s’est débarrassés de l’étalon or, on peut dire que les trous de balle ont rendu opalescente la menace de se faire enculer par une bite de cheval.

barbara polla : Excuse-moi, je dois répondre au téléphone.

Et là, Barbara Polla commence à parler, au téléphone. Lire la suite


Les annales, chroniques, miscellanées, rétrospectives, bilans et autres photos souvenirs n’y ont pas manqué. Dans le florilège de nouvelles qui passent à la vitesse du son (et aussi fort que possible…), dans ce flot d’informations continues qui défilent comme des images accélérées (et encore raccourcies au montage…), celle-là, incontestablement, a fait date. En même temps, l’heure n’était pas à la commémoration, puisque l’action dure toujours : et quelques journaux ont rivalisé de verve pour marquer l’importance de l’événement par des titres se voulant visionnaires : Le pot de déconfiture ; L’ouverture de la boîte noire ; Oreillettes coupéesLire la suite


Explication des versets 3 à 10. C’est ici le procès du matérialisme et du « machinisme » modernes. Tout ce chapitre est d’une clarté parfaite. « La blessure mortelle fut guérie » a trait à la crise économique et financière que subit actuellement le pays en question.

Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, l’Apocalypse de saint Jean déchiffrée (confidentiel, publié en 1933 hors commerce aux dépens de l’auteur)

Ce sera de nouveau la fin d’un monde. Marion viendra d’être rendue redondante, suivant la formule qui prive les gens de leur emploi et du même coup de tout moyen de subsistance. Nous réunirons un conseil de crise sur le toit de l’immeuble de la rue Saint-Jean qui abrite mon studio et l’appartement de Manon. Ainsi, je pourrai la revoir plusieurs heures d’affilée, bercé par les paroles de sagesse de mes amis. Blottis au pied des cheminées, nous scruterons le ciel mais la clarté, plus que les nuages, masquera la configuration des étoiles. Nous martèlerons à l’envi notre détermination à tout changer, encouragés par le semblant d’écho dégagé par le ronflement des voitures égarées dans la langueur du dimanche après-midi. Lire la suite


— Dis, papy, c’est quoi l’argent ?

— L’argent, ma jolie, c’est quelque chose qui a pourri ma vie.

— Mais t’es pas si pourri que ça, papy, juste un peu flétri… Si t’étais pourri, il y a belle lurette qu’on t’aurait jeté hors du panier. Allez, dis, tu ne réponds pas vraiment à ma question.

— L’argent, c’était ce qui faisait courir le monde de mon temps. Lire la suite



En sortant du Palais de Justice, où nous avions signé les papiers du divorce, Marilo m’a embrassé sur la joue, avec sa gentillesse et son indifférence habituelles, et elle est partie. Je l’ai vue se pencher sur sa petite voiture, les clés à la main. Je n’ai plus eu de ses nouvelles. Nous avions vingt ans.

Je n’ai pas revu non plus le parc et le château et les belles cousines, ni même la chienne Frida. Mais je n’ai pas perdu tout contact avec sa famille. Je continuais à voir son père, et même très souvent. L’affection démonstrative qu’il me portait quand j’étais son gendre s’est peu à peu transformée en pure et simple amitié. Lire la suite