Ils sont attablés face à face. Entre eux, une bouteille de vin. Autour, le bistrot où ils viennent clôturer chaque semaine, tous les vendredis depuis que Ghislaine est retraitée. Cela fait plus de vingt ans. Même leur chien n’a pas survécu à cette habitude. Ghislaine et Paul ne se posent plus la question. À midi, ils passent la porte de leur appartement et se rendent à pied au restaurant. Ils font un détour par la rue centrale pour regarder les vitrines et se rendre chez le marchand de journaux. Avant qu’ils n’aient à le demander, il leur tend le programme de télévision du week-end. Chaque vendredi, au bistro, ils commandent la formule qui propose invariablement un menu à trois services. Et déjeunent en silence, comme ils passent leurs jours. Le dos de Paul accuse les années. Ghislaine se tient droite, les deux mains sur la table. Dans le cou, un grain de beauté saillant que la chaîne de son pendentif vient chatouiller depuis d’innombrables printemps sans le détacher et ses boucles qu’elle n’a jamais pu dompter et qui aujourd’hui sont grasses. La nappe est immaculée. Pas même une miette de pain pour indiquer leur présence. Aussi blanche que leur ennui. Ils ne se regardent pas. Le nez pointé vers leur assiette, ils mangent avec application. Parfois, ils redressent la tête pour commenter le plat qui arrive ou un client qui entre, puis retombent dans le silence que leurs mastications scandent. Lire la suite


Parfois, il en coûte de raconter.

Quand Troch nous a dit que « Johnny avait croisé sa route », naturellement nous lui avons demandé si ce n’était pas plutôt le contraire : absolument pas, a-t-il répondu avec détermination, et instinctivement nous l’avons cru.

De toute manière, cela lui ressemblait bien. Lire la suite


Sur l’air de Retiens la nuit,
paroles de Charles Aznavour

Reviens Johnny

Tu nous laisses, abandonnés, désemparés

Reviens Johnny

N’as-tu donc ni cœur ni pitié ?

 

Regarde-nous

Des orphelins

Quelle musique, dis-nous,

pourrait un jour

Consoler nos cœurs du chagrin Lire la suite


Je m’appelle Sébastien Monselet et je suis le président de l’Amicale des Sosies Chanteurs, une association sans but lucratif, qui compte quarante membres et qui a été fondée en 1987 par le sosie de Serge Gainsbourg, le défunt Julien Rosier que j’ai bien connu et qui était contremaître chez Michelin, à Clermont-Ferrand. Après sa mort, Julien Rosier a été remplacé par le dénommé Jean-Marc Le Quintrec, le sosie de Claude François, un dentiste de Charleville-Mézières. Lire la suite


D’îles en îles, au gré de mes envies sinueuses, j’enfourchais tantôt une motocyclette, tantôt je grimpais dans une embarcation ou un aigle d’acier.

C’était le temps irréel où la France sentait la lavande et le myosotis, avec des réminiscences de réséda, voire de glaïeuls. Lire la suite


La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était dans un hôtel bruxellois prestigieux, en plein centre-ville, sur la place De Brouckère. Le Métropole était devenu mon point de chute suite à l’attribution du prix Goncourt, lequel m’avait apporté une aisance financière en plus de la reconnaissance du milieu littéraire et artistique. Et cette récompense avait augmenté mon crédit auprès de mon nouvel éditeur, ce qui me permettait de négocier quelques avantages comme l’accès à une suite de prestige, ce qui me rangeait dans la catégorie des clients auxquels on réserve des faveurs non négligeables, comme la discrétion. Ajoutez à cela mon accession aux Académies de littérature, tant française que belge, excusez du peu. Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique d’un côté, Académie née de la volonté d’un cardinal de l’autre, les lettres bénéficiaient d’étranges parrainages à mes yeux, mais en un temps où le sport et la chanson détrônaient le roman, je n’allais pas faire la fine bouche. Même si mes revenus, malgré ces titres prestigieux, étaient loin – et ce n’est pas peu dire – d’égaler ceux des champions du ballon rond. Ou de la scène. Lire la suite



Un son qu’on laisserait après soi pour marquer sa présence sur Terre, quelque chose qui circulerait dans la galaxie des signaux perdus, captés d’une manière ou d’une autre par les générations à venir, voire par celles qui ont disparu.

Greil Marcus, Like a Rolling Stone : Bob Dylan à la croisée des chemins.

Il y a toujours quelques secondes pendant lesquelles le juke-box et la chaîne hi-fi se font concurrence. Cela donne des sons et des paroles étranges, des introductions mêlées à des refrains, des gimmicks étouffant les solos, des couplets sans avenir. Un poème obscur, comme ceux qu’on croit entendre en lisant une piste musicale à l’envers, des textes implicites, des appels à la révolution, des messages sataniques. Quelques secondes… jusqu’à ce que le juke-box prenne finalement le dessus et crache les morceaux – deux pour cinquante centimes. Lire la suite


Le 31 octobre 1981, au lendemain de la mort de Georges Brassens, je me trouvais dans le train Bruxelles-Milan pour un séminaire qu’on m’avait demandé à l’Université de Metz. Gare après gare, les journaux des kiosques égrenaient à la une le portrait encadré de noir du chanteur. Lire la suite