Avoir été génial pendant une demi-heure ne fait pas de vous un héros.

Et aucun compte en banque n’a jamais constitué un monument de gloire. Quel poing lever quand il faudrait, à tout moment, pouvoir consulter le téléphone ?

*

Dans la chaleur ambiante et l’état avéré du monde, il y a autre chose à planter qu’une tente dans un parc public.

Cela ressemble à ces semences qui ne vont pas germer. À une hystérie stérile. Une forme de distraction pour le voisinage. Lire la suite


Paul ouvrit le réfrigérateur (1). L’engin l’accueillit avec un « Bonjour, Paul ! » Paul prit une bouteille dans la porte et la referma. « N’oubliez pas de racheter : œufs, beurre, lasagne surgelée — une personne —, lait. Les ailes de poulet sont à consommer de préférence avant le : dans deux jours. Bon appétit ! » Paul avait encore oublié de demander à son assistant de désactiver cette satanée voix de synthèse. Et de sermonner sa majordome de négliger les provisions. Il se versa un verre de lait et s’assit face à l’assiette posée sur la table. Le bruit de la mastication d’un toast emplissait la vaste cuisine américaine tandis que Paul parcourait distraitement les pages de l’édition du matin. Tout était en ordre. Après quatre tranches de pain retentit le coup de téléphone matinal.

— Paul Vande Gucht, bonjour.

— Bonjour patron. Lire la suite


Le monde doit davantage à Thomas Edison qu’à Karl Marx. Deux jours que cette phrase te trotte dans la tête. Écrite par le Pionnier, paraît-il. Mais plus personne n’est vraiment sûr. Et quelle importance, finalement ? L’auteur est mort. Tous les auteurs sont morts. À force de copier-coller. L’internet, le meilleur système de partage des idées volées. Toujours selon ton maître à penser. Enfin, s’il n’a pas pillé cette phrase à un autre… Lire la suite


Les souliers vernis piétinaient la glaise gorgée d’eau. Les fleurs traversaient l’air humide. Les parapluies en corolle noire cachaient ceux qu’ils abritaient. Il y en avait tellement que la foule devait, sous leurs baleines, laisser couler autant de larmes que le ciel gris.

À mesure qu’il s’élevait, il nota que cette multitude de pépins finissait par ressembler à de l’écaille sombre. Le cimetière devint un carré parmi d’autres au milieu des champs. Il dépassa la couche des nuages. Il survolait une mer de moutons écrasée par l’azur. Dans l’axe du soleil, il fut ébloui. Lire la suite


« Je voyage moins aujourd’hui, sur de moins longues distances, mais je reste mobile, vous savez, je donne régulièrement des conférences, dans des écoles, auprès de comités d’entreprise, pour des membres de gouvernements, des hommes de pouvoir, des associations. Je ne suis pas encore fatigué. Non. Je me rappelle, lorsqu’on nous forçait à travailler des heures d’affilée, avec pour toute ration une tranche de saucisson (oh, j’avais de la chance, ma connaissance de l’allemand faisait de moi un privilégié, j’avais été placé comme ouvrier spécialisé, et ma tranche de saucisson, je la mâchais tous les jours pendant que des milliers d’autres devaient se contenter d’une tranche d’oignon cru ou d’un bouillon trop clair), je me rappelle que ces journées de travail forcé, à un rythme fou, quatorze, parfois quinze heures sans autre repos que les coups, parce qu’ils nous frappaient, et les plus faibles tombaient, je me rappelle qu’à certains moments, certains jours, je me récitais de la poésie ; c’est cela, je connais par cœur des poèmes et je me les récitais et je sais que ça m’a fait tenir, aujourd’hui encore, il y a des vers je ne peux pas les réciter sans que me viennent des larmes. Lire la suite


De toutes parts, les nouveaux évangélisateurs, les imams barbus, les prédicateurs hystériques, les chroniqueurs échevelés, les voyants et les mages extralucides et surtout les gourous de toute farine annonçaient l’ultime apocalypse qui, vingt ans après l’implosion du communisme, préparait la ruine du capitalisme mondialisé.

Comme au temps de Jésus, on attendait le messie — fils de l’homme, de dieu ou du hasard — sous les traits d’un Gandhi, d’un Mohamed, d’un prince Siddharta, d’un Daniel, d’un Krisnamurti.

Il n’en fut rien. Lire la suite


Julia s’est décidée un lundi. Elle venait de passer tout un week-end à répondre à des dizaines de mails en retard. À son lever, sa boîte de réception était à nouveau pleine et un sentiment d’inachèvement la gagna. Elle regardait son écran, hébétée, et s’écroula en sanglots. Elle coupa l’ordinateur et en appuyant sur « Démarrer », elle ressentit une sorte de soulagement, comme si elle avait pris un calmant mais en plus doux, en plus intime, elle ressentait une émotion qu’elle n’avait peut-être ressentie qu’à la naissance de sa fille : les choses allaient comme elles devaient et elle ne pouvait rien faire. C’était ce sentiment qui l’envahissait, une houle qui l’emportait légère loin des pixels et des rayonnements baveux des écrans. Elle sentit en elle se rompre ce souci si douloureux qui la tenait en alerte depuis le lever jusqu’aux heures pâles de la nuit. Elle avait vu la plupart de ses amis et connaissances rompre le cours naturel d’une vie pour la dévider en permanence dans des actions sans véritable intérêt mais qui les occupaient et leur donnaient cette impression d’être encore vivants, c’est-à-dire visibles pour les autres. Ils se défendaient comme ils pouvaient et la minuscule virtualité qu’ils occupaient si vaillamment les renvoyait fugacement au sentiment de l’élevage en batterie. Ils étaient confinés, picoraient et avalaient ce qui coulait pour eux en permanence. Ils étaient grugés mais enfin gavés. Elle pensa à un vieux livre qu’elle avait lu il y a très longtemps, Lost Horizon, et sa mélancolie accompagna la fermeture et le sauvetage de ses données pendant que la musique de fin d’opération tintinnabulait dans la pièce comme un traîneau qui s’en va dans le lointain de la neige et qu’on entend encore légèrement alors qu’il a déjà disparu. Lire la suite


— Papy, ça va trop fort ! J’ai mal aux oreilles !

— Ouais, mais ici j’peux pas baisser !

Qu’ont-ils à déverser à la grosse louche dans les stations de métro cette bouillie à prétentions musicales ? Presque aussi écœurante qu’au Super-Delhaize où je suis contraint de faire mes courses ! Je me demande si on — mais qui est ce « on » ? — soudoie des « spécialistes » pour déterminer à quel niveau d’insipidité bêlante les clients dopent leurs achats. Mon formatage aura connu des ratés, comme Fantasio avec Zorglub : je fourre dans mon caddie les indispensables avant de filer aux caisses en apnée auditive. Quand je pense aux merveilles de technologie qu’il a fallu pour mijoter ce nauséeux brouet ! Quel dévoiement d’intelligence ! Avec des silex et quelques pointes de feu, l’hominidé paléolithique a créé des chefs-d’œuvre. D’où vient que les potentialités incommensurables de nos outils ne nous débitent que des ersatz dont nous ne percevons même plus qu’ils nous fracassent la sensibilité ? Lire la suite


Moi, la plaquette de Stéphane Hessel, elle me sort de partout.

Non pas que je ne sois pas prêt à m’indigner, et tous ceux qui me connaissent un peu savent que je m’indigne souvent pour un oui ou pour un non, mais parce que ses propos sont d’une platitude indigente. Comme l’a écrit le romancier Joseph Bialot dans une vivifiante lettre ouverte publiée par le Magazine des livres en été 2011, qu’une telle « littérature » rencontre une audience énorme et constitue un incroyable succès de librairie montre assez bien la crise intellectuelle que traverse l’Occident et la médiocrité de tous ces gens qui se targuent aujourd’hui d’être précisément des intellectuels ! « La France a connu des pamphlétaires de génie, de gauche comme Vallès, Zola ou Berl, de droite tels Galtier-Boissière et Bernanos, ou d’extrême droite comme Béraud ou Daudet. On approuvait ou on détestait leurs idées, mais c’était des idées, pas du vent. » Lire la suite


L’appel, lancé par un groupe créé pour la circonstance et relayé par la Toile, les réseaux sociaux, les tweets, SMS, messages vidéo (Youtube, Linkedin, Dailymotion, Hotmail) et autres blogs de tous ordres, s’était répandu comme une traînée de poudre. La rapidité de circulation des messages, conséquence de l’accès à des technologies souples et s’infiltrant partout, n’en occultait pas pour autant leur solennité. D’ailleurs, l’heure était si grave, dans ce pays voué à la vindicte de ses créanciers et de ses propres partenaires, qu’une mobilisation devait forcément se propager tous azimuts, pour contrebalancer le désespoir qui imprégnait tout : au point que, le long des routes qui menaient à la capitale, les panneaux publicitaires vidés de leurs annonces — signe éloquent de la décrépitude de l’économie — étaient recouverts d’inscriptions rappelant le rassemblement de ce soir. Le jour, le lieu et l’heure : nuls slogans vengeurs, pas de revendications abstraites : et déjà, le paysage semblait avoir changé, et le ciel se découper autrement dans l’horizon. Lire la suite